‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 190 sur 325 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Conseil d’État. Cela fut une espèce de révolution dans la police. Le nouveau commissaire général le prit sur un plus haut ton que son prédécesseur. Il était marié; il y eut au commissariat général de la représentation, de l’élégance, équipage avec un cocher portant perruque et chapeau à l'anglaise, les formes et les manières d’un préfet de police, une société choisie, composée des quelques familles nobles de la ville. Le commissaire général ne manquait pas des qualités nécessaires à sa place; mais son ton et une apparence de fierté contrastaient trop avec les manières obligeantes et amicales de Permon. Celui-ci fut regretté; on le servait avec zèle, avec dévouement, on servit l’autre par devoir. Au fond, la marche de la police resta toujours la même, il n’y eut quelque changement que dans les formes. M. de Vandœuvre exerça ses fonctions en homme d’honneur. Jeune et d’une autre école que moi, il avait d’antres principes et d’autres opinions ; nous le sentîmes sans nous l’être dit; mais cela n’eut aucune influence fâcheuse sur nos rapports.

Le remplacement de Permon fut suivi de la retraite du baron de Saint-Joseph, maire de Marseille. La mairie avait été l’échelon qui devait le conduire au Sénat; c’était toute son ambition. 11 y était porté par la famille de sa femme, par sa propre famille, les plus puissantes, après les Bonaparte et les Beauharnais, de tout ce qu’avait élevé la Révolution. S’il avait vécu en paix avec moi, et ce n’était pas difficile, il m’aurait épargné, il se serait épargné à lui-même bien des tribulations, et il serait sans aucun doute parvenu au but de son ambition. Mais il prit le contrepied, il se discrédita tout à fait à Marseille et à Paris, et marcha à sa ruine en voulant s’élever sur la mienne. L’Empereur n’était pas fâché de petites guerres entre fonctionnaires, c’était une sorte de contrôle; mais il ne voulait pas qu’elles fussent poussées à l’excès. Je lui avais représenté qu’elles produisaient un mauvais effet et qu’elles rendaient ma situation très désagréable. 11 m’avait dit du baron de Saint-Joseph ; « Je « le connais bien, laissez-le dire et allez votre train. » Je l’avais fait, j’avais eu pour lui tous les ménagements, surtout à cause de sa famille qui m’avait prié de prendre patience. Au bout de sept ans d’exercice, dégoûté d’une fonction où il consumait sa

santé et qui ne le conduisait pas à son but, il donna sa démission ; elle fut acceptée.

A Paris, on croyait que, pour trouver un maire dans une ville de cent mille âmes, il n’y avait que l’embarras du choix. Les citoyens les plus notables, livrés au commerce, étaient peu familiers avec l’administration et les lois. L’Empereur ne voulait pas de négociant en activité. Dans les négociants retirés des affaires, il n’y avait personne à prendre. Les avocats, excepté deux ou trois qui tenaient à leur profession, n’avaient pas assez de considération. L’ancienne noblesse, peu nombreuse, n’offrait pas de grandes ressources. M. de Panisse, qui y tenait le premier rang, n’aurait pas été déplacé à la mairie ; mais, malgré son extrême discrétion et les plus favorables apparences, il était au fond de l’âme pour les Bourbons. Je fixai mon choix sur un autre noble, le ci-devant marquis de Montgrand.

Orphelin et très jeune, il avait été entraîné par sa famille dans l’émigration. N’ayant point eu l’humeur belliqueuse, il avait vécu paisiblement à Vérone, où il avait épousé la fille d’une dame ayant quelque célébrité pour le bon accueil par elle fait aux Français victorieux. Rentré en France de bonne heure, il vivait très retiré dans une campagne où il s’occupait à rassembler les débris de sa fortune. En passant l’été dans son voisinage, je fis sa connaissance; il était sauvage, guindé, timide dans le monde et minutieux dans son intérieur. 11 avait fait d’assez bonnes études, il occupait son esprit, il avait du jugement, de la probité, de l'honneur et des opinions monarchiques. Accoutumé à la retraite, il ne pensait pas en sortir et paraissait n’avoir aucune ambition. Ma société le pervertit peu à peu et finit par le débaucher tout à fait. Il vint plus souvent à la ville, je le fis nommer conseiller municipal, il accepta, prit le goût des affaires, se lassa de sa solitude et fut tourmenté du désir d’avancer dans la carrière administrative. Loin d’être effrayé de la mairie, il y aspira. Cette ambition ne me déplut pas; fatigué à l’excès de la guerre que m’avait faite pendant longtemps le baron de Saint- Joseph, j’espérais du moins vivre en paix avec un jeune homme qui avait de la candeur et qui me serait tout à fait redevable de son élévation.

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