‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 19 sur 325 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rivalités de Fouché, Lucien, Talleyrand. — Proje ts d’agrandissement du pouvoir du Premier Consul. — Préliminaires de paix avec l’Autriche. — Installation des tribunaux à Bordeaux. — Émigrés : radiations: opinion de Marmont sur eux. — Tournée dans les Landes : les dunes. — Ma nomination au Conseil d’Etat, section de législation.

Lorsque le Premier Consul fut revenu de Marengo, chacun se mit en mouvement pour nuire à son ennemi ou à son rival. Fouché dénonça Lucien et Talleyrand; ceux-ci le lui rendirent. On prédisait de grands changements. Bonaparte ne les aimait pas; mais ces divisions ne lui déplaisaient pas trop; il en profita pour donner à chacun son paquet et laissa tout le monde en place. Pendant son absence, les partis, ou plutôt les coteries, s’étaient fort agités. Quelques personnages influents, prévoyant le cas où il serait tué, s’étaient réunis pour s’entendre et crier ; Le Premier Consul est mort, Vive le Premier Consul ! Itœderer était un des plus empressés à colporter cette idée. Des gens affidés rapportaient à Cambacérès tout ce qui se passait dans les conciliabules et il en instruisit le Premier Consul. Peu flatté de ce qu’on lui préparât ainsi un successeur, il hâta son retour. Cependant il jugea lui-même qu’en cas de malheur il ne serait pas sage de s’abandonner à la lettre de la Constitution et aux rivalités des partis. Il y pensa sérieusement et s’en entretint avec plusieurs personnes. Des projets d’hérédité roulaient déjà dans sa tète.

Il chargea les préfets d’envoyer à Paris pour le 1er vendémiaire un certain nombre de citoyens notables de leurs départements. Le bruit se répandit qu’il profiterait de leur réunion pour agrandir son pouvoir et le consolider. On m’écrivait: « Le « public, accoutumé à de fréquents coups de théâtre, en attend « toujours et les imagine à sa guise. C’était pour le 14 juillet; « à présent, c’est pour le 1" vendémiaire. On suppose que le

« Premier Consul fera des changements à la Constitution ; « comme s'il avait besoin de donner cet ébranlement à son « pouvoir et s’il avait à désirer quelque chose de plus! Vous « jugez bien que je ne crois pas à ces sottises. Je ne vous en » parlerais môme pas, si je ne voyais des gens qui devraient « être sages s’y arrêter. 11 n’y a là rien de vrai. Bonaparte a « trop d’esprit pour ne pas sentir qu’il n’a plus qu’un genre « de gloire à acquérir, celui de rendre la France heureuse. Il « n’a aussi que cette seule pensée, ce seul désir, ce seul besoin. « 11 n’a point en vue d’accroître un pouvoir dont il s’est si « heureusement emparé et qu’il ne veut conserver qu’à l’abri « de la Constitution. » C’était l’opinion de Mme Devaines et de Siméon, bien que tous les deux fussent très monarchiques. Ils présumaient trop de la modération de Bonaparte, et pensaient qu’avec le pouvoir que lui donnait la constitution républicaine il pouvait rendre la France heureuse. C’était alors l’opinion presque générale. La confiance de Siméon dans le bon esprit de Bonaparte n’était pourtant pas sans restriction. Il aurait voulu que quelqu’un eût le droit et le courage de donner des avis à un homme dont les intentions étaient grandes et bonnes, mais que sa jeunesse pouvait emporter, ou que l’on pouvait égarer par de fausses insinuations toujours plus faciles à donner que les bonnes.

Toutes les idées que pouvait avoir le Premier Consul sur l’agrandissement de son pouvoir, il les ajournait après la paix. A la manière dont il en parlait, il paraissait la vouloir de bonne foi et compter au moins sur la paix continentale. Quant à la paix maritime, c’était autre chose. « Les Anglais, disait-il, ne « peuvent pas s’accoutumer à l’idée que la Belgique nous « reste. » 11 pressait la négociation des préliminaires, car il ne voulait pas perdre le reste de la belle saison, ni compromettre ses avantages. Les préliminaires furent signés avec le comte Saint-Julien. Duroc partit avec lui pour Vienne; mais on ne lui permit pas d’aller dans cette capitale. Il revint avec la nouvelle que l’Empereur n’avait pas ratifié les préliminaires. Le Premier Consul parut, pendant quelques jours, triste et rêveur.

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