CHAPITRE III
Amie de'vouée et active, Mme Devaines s’était mis dans la tête de me pousser dans les affaires et surtout de me faire revenir à Paris. Rien ne lui paraissait trop élevé pour moi ni au-dessus de mes forces. Elle profitait de toutes les occasions pour parler de moi, me faire valoir ou obtenir quelque amélioration. Grâce à ce qu’elle n’e'tait plus jeune, le Premier Consul avait des préférences et se montrait très aimable pour elle. Un jour qu’elle dînait chez lui et à côté de lui, il lui offrit du vin de Bordeaux. Elle me nomma. 11 fit l’éloge de mon administration, lui adressa plusieurs questions sur moi et lui demanda si je ne voudrais pas revenir à Paris. Il parla sur son système de fusion, s’en montra très satisfait relativement aux préfets et dit que tous les jacobins qu’il avait placés se conduisaient parfaitement.
Dans le post-scriptum d’une lettre, Cambacérès me glissait ces mots écrits de sa main : « C’est avec satisfaction que « j’apprends à mon ancien collègue que son administration a « le mérite difficile de réunir tous les suffrages. » D’un autre côté, après des reproches sur ma négligence à lui écrire, Maret me mandait : « Vous mériteriez bien que je gardasse aussi le « silence sur un point qui peut cependant piquer votre curio- « sité. Un ministre a eu l’ordre de remettre des notes sur tous « les préfets; il les a remises; notes secrètes, écrites de sa « main, rédigées par lui laconiquement et d’un tour d’esprit « qui n’appartient à aucun de ses rapporteurs. Vous pensez,
« mon ami, qu’avec un regard également intéressé et curieux « je cherchais le Loiret (I) et la Gironde. Je rencontrais, en « courant, mauvais, idem, idem, idem... puis des éloges bien « mesurés, bien rares. Enfin, je lis Maret... Thibaudeau. Pour « Maret : « Excellent s’il avait plus d'affabilité »; pour vous :
« Excellent, fort aimé, vivant bien avec le commissaire « général ; il a de la dignité et autant de fermeté que de « lumières. # Le cœur m’a battu de joie et d’une sorte de recon- « naissance, comme s’il était difficile et méritoire de rendre « justice à ceux que j’aime. Je ne vous ai pas écrit tout de
(1) Son frère étail préfet de ce département. (Note de Thibaudeau.)
« suite, j’en ai été désolé, mais le temps et les affaires... Je « me disais : si c’était lui, il aurait déjà écrit. Le secret « de l’opinion de ceux qui sont placés parmi les juges de nos « travaux donne un tel aplomb, une telle confiance, qu’il <i croirait devoir me le révéler, ne fût-ce même que pour « l'intérêt de la chose publique. Je me suis dit cela, et quand « je vous fais ma confidence tardive de quelques jours, je n’ai « pas besoin de vous mander que ceci doit rester absolument « entre nous. »
Les affaires religieuses me paraissaient être dans la situation la plus heureuse. 11 n’y avait plus de clergé, la révolution l’avait licencié. 11 ne restait que des prêtres dont les divisions diminuaient chaque jour l'influence. On marchait vers l’époque, à mon sens si désirable pour la République, où l’État n’aurait plus à se mêler des cultes que sous le rapport de la police. La tolérance était dans ma politique comme dans mon cœur. Je fermais les yeux sur les oratoires secrets ; loin de leur faire la guerre, je les aurais plutôt encouragés. Le gouvernement avait un autre système. Le Premier Consul penchait vers le rétablissement du clergé catholique. La police pourchassait les prêtres insoumis qui fonctionnaient en secret. Les poursuites m’en amenèrent un que je n’avais pas vu depuis vingt ans. C’était l’abbé Depain, mon ancien précepteur; je le pris sous ma protection.
M. Champion de Cicé, ancien évêque de Rodez et dernier archevêque de Bordeaux, avait été autorisé à rentrer en France en vertu de l’arrêté des Consuls qui rouvrait aux constituants émigrés les portes de leur patrie. Vu sa qualité d’archevêque, il avait d’autres prétentions ; il désirait que les communes de son diocèse demandassent le retour de leur pasteur. L’abbé Sicard, instituteur des sourds-muets, avec lequel j’avais quelques relations, m’écrivit et me pria de ne pas m’opposer à cette manifestation. Il me donnait pour raison que « M. de Cicé, « mille fois victime de son civisme dans les premiers jours de « la révolution et à l’étranger, avajt plus de ménagements à « garder que tout autre dans le mode qu’il emploierait pour « rentrer. Il fallait, pour son repos et sa tranquillité, qu’il fût