CHAPITRE XXI
Je ne me trompais pas. Autant le précédent maire s’était montré hostile, autant le nouveau fut pacifique et se tint constamment dans la juste mesure de déférence et d’égards dus à son supérieur qui lui avait accordé de l’amitié et ouvert une honorable carrière. Les intérêts de la ville, loin d’en souffrir, n’en furent que mieux soignés. Le maire était incapable d’en faire le sacrifice et le préfet de le demander. M. de Montgrand remplit ses fonctions avec application, avec zèle et dévouement. 11 conservait de sa vie passée et de son inexpérience une certaine timidité fort naturelle à un jeune homme. Je l’encourageais, je l’aidais de mes conseils, je lui aplanissais dans des communications amicales et fréquentes les difficultés de ses fonctions.
M. de Jonques, sous-préfet d’Aix, arriva enfin au comble de ses vœux; il fut nommé préfet des Ilautes-Pyrénées en remplacement de Chazal, qui l’était depuis plus de huit ans et qui fut relégué dans la préfecture des llautes-Alpes. Il reculait, on ne sait pourquoi. 11 avait puissamment contribué au succès du 18 Brumaire, mais il était conventionnel. Le vent était plus favorable aux anciens nobles, fidèles à la monarchie, qu’aux fondateurs de la République. Bien que satisfait de la promotion de M. de Jouques, je regrettai que ce fût aux dépens d’un de mes anciens collègues.
II vint à Marseille pour régler avec moi différentes affaires. La veille de son départ, il m’écrivit : « Je vous renouvelle mes « adieux et la faible expression de tous les sentiments d’attache- « ment, de respect et de reconnaissance que j’emporte, et que « conserverai toujours et partout pour un chef qui fut mon « soutien et mon guide, à qui je dois ce que je suis aujourd’hui « et ce que je peux valoir en administration. Je mets sous « votre protection les intérêts de mes frères qui comptent pour « beaucoup le bonheur de rester vos administrés, et qui sacri- « fient au zèle pour leur pays et pour les fonctions qu’ils y « remplissent, les avantages et les agréments qu’ils auraient « trouvés près de moi. Mme de Jouques, qui partage tous mes « sentiments et qui, dans toutes les occasions où elle a eu l’hon- «■ neur de vous voir chez vous ou chez elle, parmi tous vos
« titres, vos talents, vos bonnes qualités, a toujours aperçu et « apprécié l’homme aimable, me charge de vous présenter, « ainsi qu’à Mme la comtesse, ses adieux et ses regrets. » (Lettre du 12 avril.)
M. de Jouques fut remplacé à Aix par M. Dupeloux, auditeur au Conseil d’Etat, excellent jeune homme très lié avec la famille Montalivet. « Etes-vous satisfait de mon successeur? m’écrivait, « le 12 juillet, le préfet de Tarbes. On m’en écrit un bien infini, « et je crois qu'il mérite ces éloges. Je n’en serais jaloux que s’il « affaiblissait le regret bien flatteur que vous avez bien voulu « témoigner des relations que vous aviez avec votre ancien « sous-préfet, que vous voulez bien honorer aujourd’hui du « titre de votre collègue, et qui n’ose prendre que celui de « votre élève et prétendre qu’à celui d’ami bien dévoué et bien « reconnaissant. »
Après la campagne de Russie, les levées d’hommes étaient devenues très difficiles et embarrassantes pour l’administration ; mais la levée des gardes d’honneur excita les plus vives clameurs. Plus politique que militaire, elle frappait principalement sur les jeunes gens de l’ancienne noblesse qui boudaient contre 1 Empire. En les associant forcément à ses périls par cette espèce de convocation de l’arrière-ban, ils devenaient comme des otages pour la conduite de leurs familles. Le prétexte avoué était de préparer insensiblement la formation de gardes du corps qu’on osait dire demandée par les départements. Ils n’y pensaient pas, ils avaient bien d’autres préoccupations, si j’en jugeais par celui des Bouches-du-Rhône. Une fois envoyés à l’armée, les gardes d'honneur en prirent l’esprit. Ils ne furent pas d’un grand secours parce qu’on les mit trop tôt en ligne. Quant au but politique de cette levée et au mécontentement qu’elle excita, tout cela vint se perdre dans les grands événements qui décidèrent des destinées de l’Empire.
Cette levée ne fut pas faite partout avec l’esprit qui l’avait dictée. Dans plusieurs départements, on visa plus à la quantité qu’à la qualité; au lieu des hommes que l’Empereur voulait, on admit des remplaçants roturiers payés par les nobles. Des préfets, craignant de leur déplaire, les ménagèrent. J’exécutai la