CHAPITRE XXII
I J’informai Simeon d’un événement qui devait lui faire plaisir. Il me remercia et me manda que son neveu avait encore un grand pas à faire, c’était d’obtenir de l’emploi. En effet, des affaires malheureuses avaient altéré la fortune de la famille; Mme Portalis mère, femme respectable, mourut, dit-on, de chagrin. Une circonstance favorable se présenta pour Portalis; Molé, son ami, ayant été nommé grand juge, le fit nommer premier président de la Cour impériale d’Angers.
Le début de la campagne de 1813 avait été assez heureux, mais les batailles étaient meurtrières, les victoires n’avaient rien de décisif. Plusieurs généraux furent tués non loin de l'Empereur. La mort de Duroc fit surtout une grande sensation. Mme Devaines m’écrivit, le 30 mai : « Ce malheureux Duroc a « été blessé à mort d’un boulet à dix pas de l’Empereur; il a « conservé sa tète et a montré un courage admirable et tou- « chant. C’est une perte qu’un aussi honnête homme, aussi « attaché à l’Empereur et incapable de faire du mal. L’Empe- « reur est consterné de sa mort. Celle de Bessières est encore « un grand objet de regret pour lui, ce sont deux fidèles sujets « difficiles à remplacer. »
Ces pertes, le caractère que prenait la guerre étaient propres à inspirer de tristes réflexions et de vives inquiétudes. Cependant, des hommes que les faveurs de l’Empereur n’attachaient pas à sa personne paraissaient toujours pleins de confiance dans son étoile. L’armistice de Plesswitz fut conclu le 3 juin, et Siméon m’écrivit de Cassel, le 22 : « Sans doute nous avons « eu l’ennemi très près de nous et s’il n’est pas venu à Cassel « le jour de Pâques ou le lendemain, c’est qu’il a manqué de « hardiesse. Notre bonne étoile l’a retenu. C’est une belle vic- « toire et au-dessus peut-être de celles de Lutzen et de Bautzen,
« que l’armistice. Il prépare de nouveaux succès à l’Empereur « et j’y crois plus qu’à la paix. Les ennemis n’ont pas perdu « leur présomption et j’entends dire qu'ils font d’insolentes « propositions; nous verrons. Je voudrais bien que cette paix,
« que je désire plus que je ne l’espère, me permît d’obtenir ma « retraite. Je suis tourmenté du besoin de revoir Paris, la Pro-
« vence et mes amis. Je voudrais n’avoir plus rien à faire et « jouir de deux ou trois ans de repos. Je voudrais aller vous « faire une visite à Marseille. »
La confiance de Siméon n’était rien auprès de celle de M. de Jouques. Je ne crois pas qu’il y eût dans tout l’Empire un préfet aussi ardent, aussi dévoué, aussi confiant. 11 voulait bien me tenir au courant de ses opérations. Son pauvre département était écrasé, abîmé, et, pour comble de malheur, les armées françaises d’Espagne s’entassaient sur les frontières. N’importe, il fournissait gardes d’honneur, conscrits, gardes nationales et des réquisitions en denrées pour plus d’un million. Le préfet était accablé d’embarras, de travaux, mais il se louait du bon esprit de ses administrés. 11 ne doutait pas surtout que les armes françaises ne reprissent bientôt tous leurs avantages. 11 m’écrivait, le 2 juillet : « Les positions sont arrêtées, les troupes « postées et les divers corps se lient les uns aux autres. On a « même repoussé Wellington, et la jonction attendue d’un mo- « ment à l’autre du duc d’Albuféra fera changer la face des « choses. Sans doute vous aurez reçu les nouvelles d’Espagne « avec toutes les exagérations que la malveillance ou les tcr- « reurs populaires ajoutent ordinairement. Vous pouvez être « assuré de l’exactitude de tout ce que je vous dis. Je pense « qu’avant quinze jours nous aurons repris la ligne de l’Ebre « et qu’il n’y aura ni Anglais, ni Portugais, ni insurgés entre « ce fleuve et les Pyrénées. »
« Nos nouvelles sont meilleures, m’écrivait-il le 23 juillet. La « présence du duc de Dalmatie, l’énergie, l’activité et l’ensemble i de ses mesures ont réorganisé l’armée et recréé son matériel « et sa discipline. Les troupes ont déjà en très grande partie « repassé les montagnes et débloqué Pampelune et Saint-Sébas- « tien. L’armée du duc d’Albuféra, toujours intacte et toujours « formidable par la discipline, son habitude de vaincre, les « talents et le caractère de son général, paraît manœuvrer pour « établir ses communications; les Anglais et les insurgés, « malgré la supériorité du nombre, ne pourraient tenir contre « les deux maréchaux agissant de concert. Nous sommes sans « crainte pour nos frontières, et nos vœux à présent vont plus