‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 199 sur 325 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Pronostics de la chute de l’Empire. — Mauvais esprit des cohortes urbaines de Marseille. — Situation déplorable de l’autorité. — Masséna, gouverneur de la 8e division militaire. — Ganteaume, commissaire extraordinaire de l’Empereur. — Communieatious avec Paris interrompues. — Nouvelle olïicielle de la restauration des Bourbons le 14 avril. — Tumultes populaires. — Je donne ma démission; mon départ pour Paris. — Incidents du voyage; rencontre de l’Empereur.

Les catastrophes politiques ont leurs pronostics comme les orages et les tempêtes. Les maladies des États, comme celles des corps humains, ont des symptômes qui annoncent la guérison ou la mort. Au commencement de 1814, tout annonçait la décadence de l’Empire : la bataille de Leipzig où, pour la seconde fois en deux ans, la France semblait avoir épuisé ses derniers moyens de défense, la perte de toutes les conquêtes, l’irruption des ennemis sur le sol français dont, pendant vingt ans de guerre, ils avaient toujours été repoussés; un embarras, un malaise, une pénurie, une prostration dans toutes les branches de l’administration, dans tous les ressorts du pouvoir, la lassitude des Français, leur soumission passive à l’action du gouvernement et des autorités. Malgré tous ces symptômes, on croyait la dynastie napoléonienne inébranlable; on prévoyait une paix achetée par le sacrifice d’une partie des conquêtes; on ne pensait pas au retour des Bourbons, encore moins à la réduction de la France à ses anciennes limites. Tel était du moins l'état de l’opinion dans mon département et à Marseille, où des causes particulières à cette ville avaient plus qu’ailleurs froissé les intérêts et vivement aigri les esprits.

Soit calcul et réflexion, soit pressentiment, je prévoyais trois mois d’avance la chute de l'Empire. Servir une cause que je croyais perdue ou gravement compromise, c’était une triste situation. Je n’avais pas été si bien traité par l’Empereur que

MÉMOIRES DE A. -G. THIBAÜDËAU

je me crusse obligé de me sacrifier à sa mauvaise fortune. Le sentiment de son injustice envers moi et des calamités qu’il attirait sur le pays aurait bien pu m’inspirer de la froideur et la rendre excusable. Le devoir, l’honneur, battrait irrésistible pour moi d’une cause malheureuse, l’intérêt de la France, ne me permettaient pas d’hésiter. Après tout, au point où en étaient les choses, c’était la cause de la Révolution, c’était la mienne. Ce que l’Empire en avait épargné n’était-il pas menacé d’être entraîné dans sa ruine? Je ne doutais pas que ce ne fût le but de la coalition. Jusqu’au dernier moment, je lis donc ce qu'on appelle vulgairement contre mauvaise fortune bon cœur. Mon administration ne cessa pas d’être ferme et imperturbable. J’appliquai avec une confiance apparente dans leur succès les remedes que prescrivait le gouvernement. A l’attitude calme et sereine du médecin, personne ne soupçonnait qu’il pût désespérer du malade.

J’étais convaincu que la chute de l’Empire produirait à Marseille une terrible secousse, une violente explosion. Les longues souffrances de cette ville, l’espérance d’un meilleur sort, la fougue du caractère provençal, d’autant plus violente qu’elle avait été longtemps comprimée, ne me permettaient pas de me faire illusion sur mes dangers personnels. L’exemple des braves gens qui s’étaient inutilement sacrifiés m’avait depuis longtemps guéri de l’héroïque résolution de mourir à mon poste, lorsque la cause que je servais serait perdue. Résolu de tenir bon jusqu’à la fin, j’étais déjà assez embarrassé de savoir comment j’échapperais au danger quand le moment fatal arriverait. Je m’occupai d’abord de sauver les personnes qui m’étaient chères des fureurs dans lesquelles elles pouvaient être enveloppées. Comme un général d’armée qui se prépare à la retraite, je me débarrassai de mes impedimenta, je fis filer mes bagages et j’attendis la bataille.

J’envoyai ma femme avec notre jeune nièce à Montpellier. Ce voyage, annoncé quelque temps d’avance sous prétexte de santé et de nos relations avec notre ami Duveyrier, premier président de la Cour impériale, n’éveilla aucun soupçon. Ensuite, j’appelai auprès de moi mon fils qui faisait son droit à

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