‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 200 sur 325 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Aix, pour nous trouver réunis lorsqu’au moment critique il faudrait prendre un parti.

L'ennemi, supérieur en nombre, s’avançait de toutes parts. Au Midi, l’Anglais franchissait les Pyrénées et faisait des progrès malgré les manœuvres du maréchal Soult. A Lyon, le maréchal Augereau se défendait avec mollesse. En Champagne, par son activité, l’habileté et l’audace de ses mouvements, l’Empereur suppléait à l’infériorité de ses forces et obtenait de brillants succès; mais les armées étrangères se multipliaient, s’avançaient sur notre territoire et le ravageaient.

Je continuais les levées d’hommes; j’envoyais sur Lyon des bataillons de gardes nationales ; je faisais travailler avec activité à leur équipement. La levée de la conscription de 1815 était terminée; 400 conscrits étaient partis; le département allait fournir 500 hommes au-dessus de son contingent. Des cohortes de gardes nationales sédentaires étaient partout organisées. Mais à quoi bon ces efforts de l’administration, ce dévouement des citoyens? C’était sous les murs de Paris, c’était dans cette ville qu’allaient se décider les destinées de l’Empire. Les événements marchaient avec une grande rapidité, et si la capitale tombait au pouvoir de l’ennemi, la France était conquise.

Dans une crise aussi imminente, le gouvernement eut encore recours au moyen usé des Adresses. Le ministre de l’Intérieur m’écrivit d'en faire voter à l'Impératrice par les cohortes urbaines. Ün tenait beaucoup à en avoir une de Marseille. J'étais allé à Aix pour affaires. Le maire Montgrand rassembla les officiers des cohortes et échoua complètement; elles refusèrent l'Adresse. Il en lut au désespoir et vint, à mon retour, me conter son chagrin. Passer condamnation, c’était d’un exemple funeste; reprendre cela en sous-ordre, c’était délicat et difficile. Le refus avait enhardi les officiers et ameuté l’opinion en leur faveur. On répandait que l’Adresse n’avait pas d’autre but que de faire partir les cohortes urbaines pour l’armée, et certes elles n’en avaient pas envie. Je dis au maire de convoquer les officiers à 1 Hôtel de ville, de disposer pour eux des sièges et poulies autorités une estrade; car, outre qu'il n’imposait pas assez par son caractère, il avait eu le tort de tenir son assemblée

debout, et, dans le pêle-mêle, on l’avait bousculé et bafoué.

Au jour fixé, je me rendis à l’Hôtel de ville. J’entrai en séance avec les autorités. Les officiers prirent place sur des banquettes. J’exposai en peu de mots la situation des choses et la nécessité de manifester l’assentiment des citoyens aux efforts de l'Empereur pour maintenir l’indépendance nationale. Jerassurai chacun sur le bruit absurde qu’on avait répandu du départ des cohortes. J’annonçai que j’allais prendre la voix pour l’Adresse.

Je commençai l’appel par M. de Panisse, un des commandants et le plus récalcitrant. Il hésita, balbutia, et dit que dans les délibérations militaires on devait recueillir les voix en commençant par les plus bas grades. Je répondis que les officiers des cohortes n'étaient pas militaires, qu’ils étaient des gardes nationaux, des citoyens armés pour la sûreté de leurs propres foyers, et qu’il ne s’agissait pas môme de service.

M. de Panisse voulut continuer à argumenter sur cette question de forme. Alors je lui dis d’une voix animée et avec un ton d’autorité : « Monsieur, voulez-vous être Prussien, Autri- « chien, Russe, Anglais ou Français? Oui ou non, voilà toute la « question. Vous êtes libre, choisissez ! »

Étourdi de cette apostrophe, il répondit : « Eh bien, mon- « sieur, puisque vous le prenez sur ce ton-là, je vote pour « l’Adresse. » Ce fut une affaire décidée, le vote fut unanime. « Messieurs, dis-je ensuite, passez maintenant dans la pièce « voisine et veuillez vous-mêmes la rédiger et signer. Nous « l’attendons ici. »

Ils la rédigèrent, la signèrent, la rapportèrent. On en fit lecture; elle était pâle, insignifiante. C’était encore beaucoup de l’avoir obtenue; je l’emportai.

Une foule de citoyens entouraient l’IIôtel de ville attendant le résultat. Les officiers leur avaient promis qu’ils tiendraient bon; on les accusa de lâcheté, on entra en fureur contre eux. Malgré son mécontentement, la foule, lorsque je la traversai pour me retirer, semblait me féliciter au contraire d’avoir réussi dans ce tour de force; réellement, c’en était un. Voilà pourtant à quelle extrémité l’autorité se trouvait réduite!

Les levées d’hommes ne se faisaient pas sans beaucoup de

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