CHAPITRE III
« purement passif dans cette circonstance, et qu'on ne pût lui « faire un nouveau crime de sa rentrée, en l’imputant à quelque « acte de lâcheté. » Je répondis assez durement à l’abbé Sicard que je ne voulais pas me prêter à un pareil tripotage; que si M. de Cicé croyait son honneur compromis en rentrant par autorisation du gouvernement, il pouvait rester à Londres.
Dans sa réponse au discours de Tronchet, président du tribunal de cassation, le Premier Consul dit : « Les qualités « militaires ne sont nécessaires que dans quelques circons- « tances. Les vertus civiles, qui caractérisent le vrai magistrat, i ont une influence de tous les moments sur la félicité « publique. » J’installai solennellement les tribunaux à Bordeaux. Les discours que je prononçai me valurent la bienveillance des nouveaux magistrats et l’approbation du Premier Consul. Dans une longue conversation sur des objets analogues, il dit, m’écrivit Maret, qu’on était très content de mon administration, et que surtout mes discours aux tribunaux étaient à merveille.
Les membres du Parlement avaient été dispersés ou frappés par la Révolution. Le procureur général Dudon, qui s’était fait remarquer par son opposition, avait échappé à la tempête dont son fils avait été victime. Agé de quatre-vingt-trois ans, il avait conservé toute sa tète, il jouissait de l’estime et de la considération publiques J’allai lui faire visite; il en fut extrêmement touché; la ville entière en fut reconnaissante. Je trouvai ce viedlard assis dans un fauteuil ; son aspect était imposant. Notre entretien roula sur deux célèbres bordelais, Montaigne ctMontesquieu. M. Dudon avait personnellement connu l’auteur de l’Esprit des lois; il parla de celui des Essais comme s’ils eussent été contemporains. Il mourut peu de temps après.
Par ses victoires en Italie, le Premier Consul était parvenu à fermer tous les ports de ce pays aux Anglais. Il voulait étendre cette mesure au Portugal où ils étaient comme chez eux. N’ayant pu réussir par les négociations, il résolut l’invasion. Elle exigeait le concours de l’Espagne. Il y envoya Berthier comme ambassadeur extraordinaire. Sa mission avait aussi
pour objet le royaume d’Étrurie et la Louisiane. Son arrivée à Bordeaux fut annoncée par vingt-quatre coups de canon. Il reçut les autorités et les visita ainsi que les établissements publics. On se disputa la faveur de le traiter; il donna la préférence au général Dufour, commandant la division. Il vint au Grand- Théâtre dans ma loge. Des couplets furent chantés en son honneur. On lui présenta une couronne d’immortelles et une branche de laurier. Celui de Marengo était encore tout frais, il en paraissait couvert. On voyait, on honorait en lui le Pylade du Premier Consul, le compagnon de sa gloire. L’enthousiasme fut général et porté à son comble. Je n’avais jamais vuBerthier qu’en passant, j’étais très curieux de le connaître. Nous conversâmes assez longtemps; il ne justifia pas la haute opinion que je m’étais formée de lui. Il me témoigna estime et amitié. Je n'eus dans la suite qu’à me louer de son obligeance. En partant, il m’engagea à lui envoyer les nouvelles que je recevrais de Paris. Notre correspondance ne dura pas longtemps, parce que je quittai bientôt Bordeaux. Je fis aussi la connaissance de Lespérut, secrétaire de Berthier. Il se forma entre nous une liaison dont je n’eus qu’à me féliciter. Mme Devaines lut au Premier Consul un récit que je lui avais envoyé de la réception faite à Berthier; il en fut très satisfait.
L’affaire des émigrés était une épine pour le gouvernement. Dans de grandes phrases officielles, il se montrait sévère ; dans le fait, il fermait les yeux sur leur rentrée ou leur tendait la main. Pendant que le Premier Consul était en Italie, Laborie m’écrivait : « Bonaparte a politiquement autorisé à continuer « quelques radiations. C’est le meilleur moyen d’obtenir la « confiance et de parler par l’espérance à cette multitude d’in- « térêts particuliers qu’il faut rattacher. Le chevalier de « Boufïïers est revenu de Berlin enchanté de Beurnouville a (ambassadeur). Il écrit à l'abbé Delille pour rengagera reve- « nir. Dès le second jour, il a dîné chez Cambacérès. On ne « saurait croire combien ces apôtres-là font de prosélytes. »
Tous les émigrés n’étaient pas aussi faciles à apprivoiser que Boufflers. Il y en avait qui menaçaient les acquéreurs de leurs biens. Le ministre de la police en fit reconduire quelques-uns