CHAPITRE XXIII
peine; cependant on obéissait encore. Un événement très fâcheux me donna à penser. La brigade de Martigues, composée de cinq gendarmes à pied, conduisait à Marseille un ancien déserteur arrêté dans la commune de Châteauneuf. Elle fut, en plein jour, assaillie dans un ravin d’une décharge de mousqueterie par des hommes embusqués. Quatre gendarmes tombèrent morts sur la place, un seul put fuir et le déserteur fut délivré. Il y avait du monde dans la campagne; aucun témoin ne voulut désigner les assassins. J’envoyai en garnison dans la commune un faible détachement de la compagnie de réserve. On parvint à découvrir et à arrêter les coupables au nombre d’une douzaine, tous pères de famille; ils furent livrés aux tribunaux. La Restauration les trouva encore en prison et les mil en liberté.
Les esprits flottaient entre la crainte et l’espérance. Les bulletins officiels, les nouvelles à la main étaient attendus avec la plus vive impatience. On apprit la reddition de Bordeaux aux Anglais et la défection du maire Lynch, que l'Empereur avait comblé de distinctions, et qui, le 1er mars encore, en remettant des drapeaux aux cohortes urbaines, avait juré de marcher à leur tête contre les ennemis de la patrie.
Mes communications avec le gouvernement devenaient de jour en jour plus rares et plus difficiles. Je finis par en être tout à fait privé et abandonné à moi-même. Toutes les parties de l’administration étaient dans l’état le plus pénible, les caisses publiques à peu près vides, les rentrées interrompues et les services civils en souffrance depuis plusieurs mois. Les entrepreneurs des services militaires refusaient tout crédit; on soutenait les plus urgents par des réquisitions. A Marseille, on fraudait hardiment l’octroi et les droits réunis. Trois ou quatre cents conscrits réfractaires ou déserteurs de divers départements étaient réunis dans la montagne du Luberon, dans le département de Vaucluse, s’y livraient au brigandage, ainsi que dans celui des Bouches-du-Rhône, pillaient les caisses des percepteurs et leur donnaient quittance au nom du Roi. Pour comble d’embarras, il m’arriva successivement dix nulle prisonniers de guerre de toutes les nations, la plupart Espagnols, que l’on
avait fait refluer de l’intérieur. Pacifiques dans les temps ordinaires, ces hôtes étaient audacieux, difficiles à contenir; c’était une armée ennemie campée au milieu de nous. On les entassa dans le lazaret. On avait beaucoup de peine à les nourrir; ils étaient exigeants et menaçaient de se soulever. Ils étaient excités sous main par les royalistes, aveuglés par la passion au point de ne pas voir que, si cette soldatesque avait rompu ses fers, ils en auraient été les premières victimes. On n’avait à lui opposer que les cohortes urbaines, sur lesquelles on ne pouvait pas compter, et la force morale. Le danger devint si imminent; qu’il fallut faire braquer du canon aux portes du lazaret et signifier aux ofiiciers qu'au premier mouvement de révolte on ferait feu.
Un comité royaliste s’assemblait à Marseille; j’en connaissais les membres et je les faisais surveiller. Ils n’étaient pas gens à agir ouvertement. Ils mettaient en circulation des proclamations vraies ou fausses des Bourbons et de mauvaises nouvelles. Mon autorité ne se soutenait plus que par l’habitude où l’on était d’obéir : au moindre choc, le ressort allait se détendre tout à fait. Il me fallait donc fermer les yeux sur bien des choses, car avec de la sévérité j’aurais infailliblement accéléré le dénouement de la crise. Citoyens, fonctionnaires, la plupart ne le croyaient pas si prochain. J’évitais tout ce qui aurait pu ébranler leur confiance. Le maréchal Masséna voyait les choses du même œil que moi. En 1813, il était venu en Provence pour raison de santé avec le titre de gouverneur de la 8° division militaire ; il était très soutfrant et il habitait la campagne près de Toulon. J’étais allé le voir et nous avions causé avec confiance de la situation des affaires qui n’était pas encore aussi désespérée. Il n’aimait pas l’Empereur, mais il était attaché à la Révolution, à la gloire et à la grandeur de la France. Comme moi, il voyait tout menacé; ce n’était plus qu’un rêve brillant prêt à s’évanouir. 11 n'avait pas confiance dans la guerre, il ne croyait pas à une paix honorable. Cela, disait-il en termes énergiques, sentait très mauvais et s’en allait de toutes parts; et comme nous n’y pouvions rien ni l’un ni l’autre, nous finissions par nous abandonner au destin.