CHAPITRE XXIII
Je lui écrivis le premier jour de l’an; il me répondit : « Mon « cher comte, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l'amitié de | « m’écrire pour me souhaiter une bonne année. Croyez, mon « ami, que je fais des vœux bien sincères pour vous et pour « tout ce qui vous est cher. Ne doutez jamais du sincère atta- « chement que je vous ai voué. Recevez les nouvelles assurances « de ma vieille amitié. »
L’Empereur envoya des commissaires extraordinaires dans les départements. Loin d’être d’aucun secours, cette mesure fut nuisible. Ces missionnaires, la plupart sénateurs, énervés par leur servilité, corrompus par l’argent et les honneurs, mesurèrent encore mieux hors de Paris l’abîme ouvert devant l'Empire. Les plus honnêtes évitaient ’de se compromettre avec le parti royaliste; les plus déhontés se jetèrent en secret dans ses bras. Envoyés pour renforcer l’administration locale, ils la gênèrent ou l'affaiblirent.
L’amiral Ganteaume était commissaire extraordinaire dans la 8e division militaire. Estimé par ses compatriotes, il aurait pu servir utilement, si la situation n’avait pas été au-dessus des forces humaines; il se conduisit avec honneur et dévouement. La guerre était la principale affaire, et l’argent, le premier besoin. Pour trouver les moyens de pourvoir aux différents services, il réunissait en conseil les receveurs généraux, les payeurs; il donnait en vain ordre sur ordre; les comptables se retranchaient dans les règles de la comptabilité et les instructions du Trésor. Poussés dans leurs derniers retranchements et menacés d’exécution militaire, ils disaient que leurs caisses étaient vides. Il est vrai que les recouvrements étaient en souffrance; mais, inquiets de l'avenir, la plupart des comptables mettaient de côté les fonds pour se couvrir de leurs avances et de leur cautionnement. Des vérifications auraient exigé beaucoup plus de temps qu’on n’en avait encore à vivre. L’amiral eut l’idée de faire un emprunt au commerce, au commerce ruiné, mécontent, exaspéré. Il réunit les principaux négociants de Marseille; ils furent insensibles à ses sollicitudes patriotiques, il échoua complètement. Je le lui avais prédit.
Depuis huit jours, nous étions sans nouvelles de Paris, Lyon
était occupé par l'ennemi, toute communication était interceptée. On se figurerait difficilement nos angoisses. Depuis huit jours, l’ennemi était entré dans Paris, et nous l’ignorions. Je n’en reçus la nouvelle que dans la nuit du 8 au 9 avril parPougeard du Limbert, préfet de l’Ailier, chargé par le ministre secrétaire d’État de la transmettre aux préfets du Midi. A sa lettre, qui avait fait un long détour, était joint un Bulletin de l’armée destiné à être inséré dans le Moniteur du 31 mars, et qui contenait le récit d’avantages remportés par l’Empereur vers Saint-Dizier. On y disait qu’ayant appris, pendant qu’il obtenait ces succès, qu'un corps ennemi se portait sur la capitale, l’Empereur était retourné à marches forcées pour la défendre; qu’il n’était arrivé que le 31 à Fontainebleau, où il avait su que l’ennemi était entré à Paris; mais qu’on ne devait point s’alarmer de l’occupation de cette ville, que l’ennemi ne pourrait pas y tenir.
Ne pas s’alarmer! C’était facile à dire. L’ennemi dans Paris! Pour mon compte, je ne doutai plus que ce n’en fût fait de l’Empire. Probablement, je n’étais pas le seul de cette opinion; mais on ne le disait pas, on affectait toujours de la confiance, et bien des gens en avaient encore dans la fortune de l’Empereur.
Quelques jours après, je reçus aussi par une voie détournée une lettre de Montalivet, ministre et secrétaire d’État de la Régence, avec une proclamation de l’Impératrice datée de Blois, qui défendait d’obéir à tout acte émané d’une ville qui serait au pouvoir de l’ennemi. Elle invoquait l’attachement des Français, etc.
Mossy, imprimeur de la préfecture et adjoint du maire, était chez moi lorsque je reçus la proclamation. Pour ne pas perdre de temps, je la lui remis avec un considérant de ma façon pour l’imprimer de suite et la faire afficher revêtue d’un simple visa de la mairie. Le maire Montgrand accourut chez moi et se plaignit amèrement de ce que je lui avais ôté cette occasion de prouver son dévouement à l’Empereur. Je lui répondis en riant que l’Empereur ne s’en fâcherait pas; que, du reste, il pouvait porter son considérant à l’imprimerie, ce qu’il fit; il fut imprimé