‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 203 sur 325 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

avec la proclamation. Le plus grand nombre des fonctionnaires publics était fidèle ; à mesure qu’on approchait du dénouement, quelques-uns faiblirent, aucun ne se rendit coupable de trahison.

Nous restâmes encore plusieurs jours sans nouvelles de ce qui se passait à Paris, à Fontainebleau, à Blois, en France. Il en circulait secrètement de toutes les couleurs et toutes plus déplorables les unes que les autres. Partout régnaient une sombre inquiétude, un morne silence. Les royalistes cachaient leur joie; les mécontents, leur espérance. Ils craignaient qu’un retour de la fortune, un miracle ne rétablit les affaires de l’Empereur. On parlait tout bas de son abdication en faveur du roi de Rome, de l’appui de l’Autriche. Le retour des Bourbons I on ne le croyait pas possible. Prévoyant que nos incertitudes allaient bientôt cesser, je m’occupai de mes dernières dispositions pour être prêt à faire ma retraite.

Sans hésiter, j’avais pris mon parti. Une voix secrète me criait : « Quand tu pourrais te résoudre à crier aujourd'hui : « Vive le Roi! après avoir crié pendant vingt ans : Vive la Répu- « bliquet Vive l’Empereur ! de quoi te servirait ta subite conver- « sion! N’as-tu pas été membre de cette Convention qui a i aboli la royauté et condamné le roi? Si tu pouvais un seul « instant l’oublier, crois-tu que les Bourbons ne s’en souvien- « dront pas? Après les avoir proscrits, de quel front oserais-tu « les servir? Espères-tu un pardon? Veux-tu l’accepter? Peux- « tu y croire? Ne vois-tu pas la réaction contre-révolutionnaire « marcher à la suite de la Restauration? Une barrière insurmon- « table s’élève entre elle et toi. Ne lutte point contre la fortune, « ton destin s’accomplit, sache le supporter avec courage et « dignité! »

Le 13, je reçus une lettre de Descorches, préfet de la Drôme. II me mandait que dans l’état-major du maréchal Augereau il circulait que le Sénat avait prononcé la déchéance de l’Empereur et rappelé Louis XVIII; que Napoléon se retirait à l’île d’Elbe. Des bulletins à la main donnèrent quelque publicité à cette nouvelle; elle trouvait encore beaucoup d’incrédules.

Le 14 au matin, Rostan, archiviste de la préfecture, royaliste, honnête homme, vint pour me présenter un individu qui avait

à me faire une révélation importante. On avait formé à Aix le complot d’enlever mon fils qui y faisait son droit, de le tenir en chartre privée et de le tuer si, dans vingt-quatre heures, je ne faisais pas mettre en liberté les prévenus de l’assassinat des gendarmes de Martigues. Ayant depuis plusieurs jours rappelé mon fds auprès de moi, cette révélation était sans objet.

Ce même jour avait été fixé par l’amiral Ganteaume pour passer une revue des cohortes urbaines de Marseille. J’y assistai, ainsi que toutes les autorités. Cette troupe, d’une belle tenue, avait un aspect sombre et menaçant. Il en sortit quelques murmures contre les droits réunis et l’octroi. Deux ou trois heures avant une explosion qu’allait amener la nouvelle de la Restauration des Bourbons, ces impôts étaient la plus grave préoccupation de la bourgeoisie marseillaise; elle ne portait pas plus haut ses attaques. Le directeur des droits réunis, menacé, craignant d’être jugulé, avait été d’avis de faire des concessions au peuple. Le maire, n’ayant pas la même inquiétude, et à cheval sur la loi, avait opiné pour maintenir la perception par la force. L’amiral fit une allocution aux cohortes, les félicita sur leur zèle et leur bon esprit, et les invita à continuer de maintenir l’exécution des lois et le bon ordre. Puis, tout à coup, frappé sans doute des mauvaises dispositions des cohortes à la fin de son allocution, il lui échappa ces paroles : « J’emploierai les « pouvoirs qui me sont confiés pour abolir des droits odieux « au peuple. » Les fonctionnaires, stupéfaits, se regardèrent entre eux. Les cohortes défilèrent en criant à tue-tête : A bas les droits réunis et l’octroi ! Vive l’amiral ! Vive le commissaire extraordinaire! Les fonctionnaires retournèrent chez eux l’oreille basse. Je dis à Gauteaume : « Amiral, il ne nous reste plus qu’à « plier bagage; tirez-vous de là comme vous pourrez. » De suite, la contrebande du vin se fit ouvertement sans que personne pensât à l’empêcher. Dès ce moment, il n’y eut plus d’autorité.

A trois heures après midi, je reçus par estafette une dépêche de Dupeloux, sous-préfet d’Aix. Le courrier de Paris venait d’y arriver. Il apportait les journaux, le Moniteur contenant le détail des événements depuis le 31 mars, la déchéance de l’Empereur,

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