CHAPITRE XXIII
le rappel des Bourbons, enfin la Restauration complète. Les habitants d’Aix avaient arboré la cocarde blanche et parcouraient les rues en criant : Vive le Roi! Le sous-préfet me demandait ce qu’il devait faire. Je lui répondis sur-le-champ : « Dans une « situation aussi grave, chaque fonctionnaire n’a de conseil à « prendre que de soi-même. »
De suite, je convoquai les principaux fonctionnaires chez le commissaire extraordinaire et je m’y rendis. Il était logé dans la maison du général Durnuy, séparée de la préfecture par une rue seulement. Le général Dejean, commandant de la place, M. de Vandœuvre, commissaire général de police, M. Jordan, secrétaire général de la préfecture, s’y trouvèrent bientôt réunis. Je leur communiquai la dépêche du sous-préfet d’Aix. On peut se figurer leur consternation et leur embarras, les si, les mais, les doutes, les questions. La nouvelle était-elle bien vraie? Était-elle probable? L’ennemi, un parti, ne pouvaient-ils pas l’avoir supposée? Pendant qu’on se perdait en conjectures, des émissaires étaient arrivés d’Aix. Tout Marseille était en rumeur, toute la population se répandait dans les rues et se portait au-devant du courrier. Je dis que je ne doutais pas de la nouvelle, que le mouvement qui se manifestait ne laisserait pas à l’autorité un quart d’heure de liberté et l’entraînerait; qu’elle n’avait donc qu’à se préparer au choc violent du peuple quand il rentrerait dans la ville avec le courrier. Comme je paraissais m'isoler, l’amiral me demanda vivement mon opinion sur ce qu’il y avait à faire. Je lui répondis froidement :
« Des raisons personnelles, des raisons majeures de sentiment,
« de conscience et d’honneur me font une loi de rester passif « et de m’effacer entièrement d’une scène où toutes les conve- « nances me défendent de figurer. Amiral, je vous donne ma « démission. »
Les hommes lents à se décider s’effraient facilement pour celui qui prend de suite un parti tranché. Ils ont toujours à la main des moyens termes qui aggravent la difficulté en la reculant. Soit par politesse, soit par intérêt pour moi, on combattait ma résolution et on me suggérait des expédients qui me donneraient le temps de la réflexion.
« Eh! messieurs, leur dis-je, croyez-vous que lorsque, bat- * tant ou battu, on a traversé les orages des révolutions, on ait « besoin de ménagements ou qu’on accepte de la pitié? Amiral, t vous avez connu les tempêtes; celle-ci sera violente, il n’est « pas en mon pouvoir de la conjurer. Tous les éléments sont « contre moi; le gouvernail est à vous. » Il ne le prit pas, personne ne le prit. La tourmente s’approchait, rien ne pouvait l’ arrêter; à cinq heures, elle éclata.
On entendit un sourd mugissement semblable à celui que fait le vent qui pousse le nuage porteur de la foudre. C’étaient ces milliers d’individus qui rentraient dans la ville avec le courrier de Paris, dont la voiture était couverte de branches d’olivier. Ils avaient des cocardes blanches ; l’air retentissait des cris de : Vive le Roi! C’étaient des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants de toutes les classes. C’était de la joie, de l’ivresse, de la fureur. Cette masse entraînant tout sur son passage arriva à la préfecture. Le nuage creva. Les gens de service eurent le temps de fermer la porte. On essaya de la forcer et d’escalader les murs; on désarma le poste, on brisa la guérite. Au milieu des vociférations, on distinguait ces cris à mon adresse : Proclame donc les Bourbons! Viens donc faire de la conscription!
Séparés de cette scène seulement par une rue et le jardin de la préfecture, nous en étions assourdis et presque témoins. Mes compagnons craignaient non sans raison que le peuple ne vînt me trouver au milieu d’eux, ne me fît un mauvais parti et ne les confondit dans sa rage. Il en vint un détachement devant la maison. Il avait à sa tête de ces hommes épouvantables, instruments de tous les partis, qui, l’œil hagard, la bouche écumante, la chemise retroussée jusqu’à l’épaule, ne respiraient que le pillage et le sang. D’un ton qui aurait rendu l’hésitation dangereuse, ils appelaient l’amiral et le général Dumuy. Ils descendirent et se présentèrent à la porte de la rue. L’amiral voulut leur parler, ils l’interrompirent brusquement, lui portèrent le poing au visage et lui crièrent : Trou de Diou ! Crida vive lou ré! L’amiral ne se le fit pas dire deux fois; il cria et ils défilèrent. En revenant auprès de nous, il en était encore pâle et tremblant de colère. « Ces b... là, dit-il, ont les yeux hors de la tête; ils