CHAPITRE XXIII
« n’ont rien voulu entendre et m’ont forcé de crier : Vive le < Roi! Si je n’avais dit comme eux, je ne sais pas ce qu’ils « m’auraient fait. »
Le gros de la foule était toujours devant la préfecture, occupé à en faire le siège. Quelques bons citoyens, croyant que j’y étais, ou voulant prévenir le pillage d’un établissement qui appartenait à la commune, firent circuler le bruit que j’étais parti pour Toulon, proposèrent d’aller renverser les bustes de l’Empereur, crièrent : A la Colonne Bonaparte ! et se mirent en marche ; tout le monde suivit. Jusque-là le maire n’avait pas paru. Chemin faisant, le peuple passa devant sa maison et l’interpella. Il agita un mouchoir blanc et foula aux pieds l’étoile de la Légion d’honneur, cette décoration qui, trois mois auparavant, l’avait comblé de bonheur. Le peuple renversa de la colonne le buste de Bonaparte, dévasta les plantations sur la montagne de ce nom, brisa le buste de l’Empereur à la façade de l’Hôtel de ville et détruisit les insignes de l’Empire. A la nuit la ville fut spontanément illuminée, des feux furent allumés sur les places. Le peuple en tumulte, mais moins menaçant, continua à parcourir les rues.
Dès que le calme fut rétabli autour de la préfecture dont les cohortes urbaines avaient pris la garde, les autorités réunies chez le commissaire extraordinaire commencèrent à respirer. On lut dans les numéros du Moniteur apportés par le courrier les détails de la Restauration opérée à Paris. Je communiquai deux lettres circulaires du gouvernement provisoire aux préfets, relatives au recouvrement des contributions et au licenciement des gardes nationales levées pour l’armée.
On revenait toujours à ces questions : Les nouvelles ne pouvaient-elles pas être controuvées et répandues par l’ennemi pour diviser et désorganiser la France? Le Sénat ne pouvait-il pas avoir été forcé par l’ennemi? L’Empereur ne pouvait-il pas se maintenir avec son armée? L’Impératrice, Régente de l'Empire, n’avait-elle pas défendu d’obéir aux actes émanés d'une ville occupée par l’ennemi? Enfin, sur la foi d’un journal, sans aucune communication officielle, pouvait-on proclamer la déchéance de l’Empereur et la restauration des Bourbons ? On
trouvait cette mesure bien hardie; personne ne paraissait pressé d’en prendre l’initiative. On était d’avis d'attendre le courrier du lendemain. Le secrétaire général Jordan dit dogmatiquement : « 11 ne convient pas que l’autorité agisse avec légèreté « et précipitation. Si elle doit tomber, il faut du moins que ce « soit avec grâce et comme un athlète vaincu. »
Si les fonctionnaires étaient embarrassés pour prendre un parti, ils l’étaient encore plus de moi. Ils craignaient que ma présence ne les compromît et ne les exposât à quelque fâcheux accident. Puisque j’avais abdiqué mes fonctions, ils désiraient que je vidàsse le terrain. C’était bien mon intention, je ne demandais pas mieux, mais je ne le témoignais pas. J’attendais à part moi le moment où je jugerais pouvoir me retirer avec le moins de risque, car, dans l’état de fermentation des esprits, un mouvement intempestif pouvait m’être très fatal. Les fonctionnaires le sentaient bien, ils ne me voulaient pas de mal, mais ils se préoccupaient plus d’eux que de moi et ne savaient comment s’y prendre. Ganteaume aborda enfin la question et, en sa qualité de commissaire extraordinaire, m’offrit obligeamment de me donner une mission auprès du maréchal Masséna à Toulon. Affectant un grand calme, je n’acceptais ni ne refusais, lorsque le maire, qu’on n’avait pas vu de toute la soirée, entra, pâle, défait, effaré, et rendit compte de tout ce qui s’était passé dans la ville. Interpellé par Ganteaume sur ce qu’il pensait de ma présence à Marseille, il déclara qu’on ne pouvait pas répondre des événements, si j’y restais. Alors Ganteaume, avec un ton d’autorité, me dit : « Eh bien, monsieur, comme commissaire « extraordinaire de l’Empereur, pour votre sûreté et pour la « nôtre, je vous ordonne de partir pour Toulon. » J’aurais pu chicaner sur son titre, puisque l’Empereur ne régnait plus; je lui répondis que j’étais prêt. Sur-le-champ, il dicta son ordre au secrétaire général Jordan et le signa. Je le pris et je sortis, en annonçant que j’allais me rendre auprès du maréchal Masséna. On parut soulagé d’un grand fardeau et s’inquiéter fort peu de ce que j’allais devenir.
Me voilà donc, à dix heures du soir, dans la rue, sur le pavé, avec mon fds et mon secrétaire particulier, sans le sou, n’ayant