‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 206 sur 325 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

pas mangé depuis douze heures et ne sachant où donner de la tête. Avant de s’aventurer, il fallait se recorder un peu et faire un plan de campagne. Nous allâmes prendre pied dans une maison inhabitée, située dans un quartier retiré, dont mon secrétaire avait la clé. Un couple d'amis sûrs vint m’y trouver. Suivant eux, on avait beaucoup exagéré l’irritation du peuple contre moi. 11 ne s’était porté à la préfecture que pour me faire proclamer les Bourbons et arborer le drapeau blanc. Si je l’avais fait, il m’aurait porté aux nues. Je pouvais encore tout réparer en publiant le lendemain par une proclamation la déchéance de l'Empereur et le rétablissement des Bourbons. On m’avait tendu un piège pour se débarrasser de moi et se faire auprès du nouveau gouvernement un mérite que je ne devais pas laisser à d’autres. On me conjurait donc de rester et de rentrer à la préfecture. Je répétai à mes amis ce que je m’étais dit à moi-même pour justifier ma retraite. « Vous ne connaissez pas, « leur dis-je, le peuple à qui nous avons affaire, ni la marche des « révolutions. En supposant qu’il m’applaudit demain pour « avoir proclamé les Bourbons, le surlendemain il me jetterait « de la boue. Les royalistes me conspueraient et ils auraient « raison. Le gouvernement royal me révoquerait dans huit jours; « j’en serais pour la honte. 11 n’y a pas un moment à perdre. « Dans la confusion et les dangers dont j’ai été entouré pendant « six heures, je suis étonné qu’il ne se soit pas trouvé dans la « maison du général quelque misérable qui m'ait trahi. Il faut « qu’avant le jour je sois loin de Marseille et, après demain, « hors du département. »

J’avais dit à la réunion des fonctionnaires que, conformément à l'ordre de l’amiral, j’allais à Toulon près du maréchal Masséna. Comme j’étais bien sûr que cela se saurait, c’était pour donner le change. Je n’avais nulle envie d’aller m’enfourner dans ce port, où la réaction royaliste n’aurait pas manqué de me poursuivre et m’aurait facilement atteint. Mon intention était au contraire de sortir de la Provence et de gagner au large; j’avais à choisir entre la route d’Avignon et celle d’Arles. Je me décidai pour celle-ci parce qu’elle était moins fréquentée. J'avais à la préfecture voitures et chevaux, je n’avais pas la

moindre confiance dans la garde urbaine qui y était de service, et j'avais trop de fierté pour me mettre, moi fugitif, sous la protection des citoyens d’une ville où j’avais commandé pendant dix ans. Nous prîmes quelque argent et des souliers de chasse. A minuit je me mis en route, à pied, avec mon fils, mon secrétaire particulier et mon ami Gorsse, ingénieur en chef. On ne voyait plus que des restes de feux brûler sur les places, d’illuminations qui s’éteignaient, et quelques petits groupes d’habitants qui causaient paisiblement. Nous prîmes des rues détournées, nous gagnâmes la porte d’Aix. A Arrenc, je dis à mes compagnons : « Allons, courage I C’est beaucoup que d’être sortis de la « ville. Espérons que la fortune ne nous abandonnera pas. »

Arrivé à la Tiste, je m’arrêtai un moment, je me retournai involontairement et je portai un dernier regard vers Marseille. J’aperçus un échange de fusées entre la côte et la mer. Tandis que les fonctionnaires dormaient sans avoir pris de parti, les Marseillais correspondaient avec les croisières anglaises et appelaient l’ennemi dans leur port. Je me félicitai de n’être pas resté pour être témoin du pendant de Toulon en 1793. J’appris ensuite que, le 15 au matin, l’autorité municipale était allée chercher les Anglais, et qu’on les avait reçus et promenés en triomphe.

Après avoir fait quatre lieues, le jour parut: nouvel embarras. Gorsse et moi nous étions connus partout. Il était impossible de voyager à travers champs et d’éviter tous les villages. Depuis plusieurs mois, ma santé délabrée ne me permettait pas de faire à pied, dans vingt-quatre heures, comme je le voulais, environ trente lieues. Je me décidai à louer de distance en distance un charretton à un cheval, petite charrette couverte d’une toile. Enfin, après avoir été reconnus non sans quelque danger, après nous être égarés, embourbés, avoir versé, harassés et moulus, nous arrivâmes, le 16, au point du jour, aux portes d’Arles. 11 fallait traverser la ville pour passer le Rhône sur le pont de bateaux. Il y eut des avis pour aller d’abord sonder le terrain. J’insistai pour payer d’audace et profiter du crépuscule; nous entrâmes. Les rues étaient jonchées de glorieux trophées, des registres des droits réunis et de l’octroi que le peuple avait déchirés. Nous ne rencontrâmes que deux ou trois

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