CHAPITRE XXIII
ouvriers qui allaient aux champs, nous arrivâmes au pont au moment où on l’ouvrait ; nous payâmes le péage ; nous voilà sur la rive droite du llhône et en un instant à Fourques, dans le département du Gard.
Après nous être rafraîchis, nous prîmes un charretton pour aller à Nîmes. En approchant de cette ville, nous rencontrâmes des gens de la campagne qui en revenaient; ils avaient à leurs chapeaux des cocardes blanches larges comme la lune. Notre voiturier arrêta un homme de sa connaissance pour avoir des nouvelles. Il y eut entre eux ce petit colloque :
« — Bonjour, Pierre, tu viens de Nîmes ; qu’y a-t-il de « nouveau?
« — Ah 1 hier on a arboré le drapeau blanc et proclamé « Louis XVIII ; il y a eu illumination générale.
i — Et le préfet ?
« — Il a mis tout en train. Le soir, au spectacle, il a été applaudi.
« — Ah ! j’espère qu’à l’heure qu’il est on aura fait joliment danser celui de Marseille... Si je le tenais... »
Dans ce moment, je touchais à ce drôle-là. J’eus une grande démangeaison de lui asséner un coup de poing. Je me contentai d’en faire le signe. Mes compagnons et moi, nous nous regardâmes en riant. Notre voiturier était bien loin de soupçonner que je fusse si près de lui; il nous prenait pour de pauvres rats de cave à qui on avait donné la chasse.
A Nîmes, nous trouvâmes toute la population dans les rues, sur les places. On ne rencontrait que des gardes nationales, tambours, cocardes, drapeaux blancs. Au milieu de ce tumulte, on remarquait sur certains visages une joie féroce et menaçante, sur d'autres l’anxiété et la stupeur. Tout se préparait pour les scènes d’horreur qui éclatèrent quelque temps après.
Être heureusement sorti des Bouches-du-Rhône et arrivé à Nîmes, ce n’était pas tout. J’avais hâte de quitter ce Midi à passions si brûlantes et de me rendre dans l’atmosphère plus tempérée de Paris. En attendant que je m’en procurasse les moyens, je ne voulais pas rester à l’auberge, me montrer, être reconnu.
Il me fallait un asile. Gorsse s’était flatté que j’en trouverais un
sûr chez son collègue Grandgent. Nous allâmes ensemble chez lui, il était absent. Sa femme nous reçut. Heureusement, avant que Gorsse m'eût nommé, la bonne dame mit la conversation sur les événements, demanda des nouvelles de ce qui s’était passé à Marseille, et ne montra pas à mon égard des dispositions plus bienveillantes que notre voiturier. Nous nous empressâmes de sortir de ce guêpier. Je pensai à M. Bruguière, ancien négociant à Marseille, protestant, et qui avait établi à Nîmes un cabinet d’affaires pour les matières commerciales. Je l’avais beaucoup connu ; son obligeance et sa loyauté m'inspiraient toute confiance, je m’acheminais chez lui; il me reçut avec la plus parfaite cordialité. Il me dit que dans l’état d’effervescence des esprits, pour ma plus grande sûreté et la sienne, il fallait le plus profond secret; qu’il ne parlerait pas de moi-même à sa famille ; qu’il me ferait passer pour un négociant en faillite qui ne voulait pas être reconnu. Il me céda son propre lit, me combla de soins et d’attentions, me procura une voiture et divers objets dont j’avais besoin. Il me fallait un passeport. J’en adressai la demande au préfet, M. Rolland de Villarceaux; il vint lui-même me l’apporter.
Je partis de Nîmes avec mon fds, et nos deux compagnons de voyage retournèrent à Marseille. En faisant route pour Paris nous étions obligés, sous peine d’être insultés, de prendre alternativement la cocarde blanche ou la cocarde tricolore, suivant que nous passions dans des pays occupés par l’ennemi ou par des troupes nationales. Les postillons nous prévenaient d’avance pour la cocarde blanche; un morceau de papier faisait l’affaire. C’était pour nous un spectacle bien nouveau et un grand saignement de cœur de voir sur le sol de la patrie l’étranger viser notre passeport et commander en maître. Il nous était impossible de dissimuler notre affliction. Elle ne manquait pas d’échos, car l’enthousiasme royal ne dépassait pas le Languedoc. Depuis le Dauphiné jusqu’aux portes de Paris, ce n’était que tristesse, murmures, imprécations.
Le 21 avril, à minuit, nous fûmes obligés de nous arrêter à Nevers, où l’Empereur était couché; tous les chevaux étaient retenus pour lui. Napoléon et moi, nous étions tombés tous les