CHAPITRE XXIII
deux, l’Empereur à la vérité de beaucoup plus haut que moi. Lui, Empereur proscrit, escorté, gardé par la police européenne; moi, malheureux voyageur obscur mais en liberté. Comparant nos destinées, je me trouvais moins malheureux que lui; j’étais vivement touché de cette grande infortune qui reposait à côté de moi. Je fus tenté d’aller voir l’Empereur avant son départ. Je ne pus m’y décider. Que lui dire? Quel intérêt aurait eu pour lui ma visite?
Le 22 au matin, l’Empereur se remit en route avec les commissaires des puissances, escorté par des chasseurs de sa garde. Il passa devant mon auberge; j’étais à la porte, je le vis dans sa voiture. Les citoyens criaient : Vive l’Empereur ! 11 avait l’air sérieux, même sévère, et ne paraissait regarder personne. Je fus bien persuadé que je l’avais vu pour la dernière fois.
Le 15 avril, tandis que je gagnais péniblement le Languedoc, des royalistes marseillais, apprenant que j’étais parti la nuit, et croyant que c’était pour Toulon, y dépêchèrent quelques sicaires pour me faire un mauvais parti. Un de mes amis s’y rendit aussi pour me prévenir de ce qui se tramait contre moi. Personne ne put dans cette ville leur donner de mes nouvelles. Ils me crurent caché à la campagne du maréchal Masséna et me guettèrent jusqu’à ce qu’on leur eût écrit de Marseille que j’avais été vu sur la route d’Arles et que j’avais trompél’espion.
On sait comment les Provençaux traitèrent l'Empereur lorsqu’il traversa le département des Bouches-du-Rhône. Je ne doutai pas que le parti royaliste n’eût préparé son assassinat et que le coup ne fût parti de Paris. Après y avoir échappé, comme par miracle, à Orgon et à la Calade, il ne l’évita à Aix que parce qu’on amena les chevaux de relai hors de la ville et qu’on en ferma les portes. Des nobles, revêtus de fonctions publiques et qui avaient professé le plus grand dévouement à l’Empereur, faisaient retentir les airs de leurs cris de fureur contre lui. Le sous-préfet Dupeloux se conduisit avec loyauté et courage, et l’escorta jusqu’aux limites du département. L’Empereur lui demanda : « Où est Thibaudeau? » Le sous-préfet répondit qu’il savait seulement que j'avais quitté Marseille. « Il a bien fait », dit l’Empereur.