CHAPITRE III
aux frontières. Laborie m’écrivit : « La ve'rité est qu’il n’y a eu « que quatre émigrés rayés qui aient menacé leurs acquéreurs. « Il est difficile de ne pas voir cependant par l’effet des discus- « sions sur la rentrée des quatre fructidorisés exclus de l’Ins- « titut, et par la publication des Mémoires de Job Aymé , qu’il « faut une main bien forte pour calmer des passions et des « haines de parti qui sont plutôt suspendues qu’éteintes. »
Les émigrés ne continuaient pas moins leur invasion. Malgré les inquiétudes que causait leur retour, le Français, si hospitalier pour l’étranger, ne fermait point les bras à des compatriotes. Tous les cœurs étaient disposés à la réconciliation; mais la plupart des nouveaux rentrés n’étaient pas corrigés par le malheur. Ils avaient l’âme pleine de fiel; ils rapportaient toutes leurs anciennes prétentions; ils menaçaient les possesseurs de leurs biens et disaient hautement que Bonaparte n’était que le prête-nom de Louis XVIII. Le Premier Consul voulait bien être généreux ; cependant cette supposition était loin de le flatter. Les patriotes jetèrent les hauts cris, et le gouvernement parut vouloir s’opposer à un débordement qui menaçait la tranquillité publique.
Sur l’insolence des émigrés il n’y avait qu’une voix, même parmi les patriotes modérés. Un de mes amis(Lehoc) (1) m’écrivait à propos d’hypocrites : « Ce ne sont pas messieurs les « émigrés qui sont des hypocrites, car ils ne saluent plus les « citoyens. Ils se montrent en vainqueurs, calomnient l’indul- « gence et insultent aux maux que nous avons soufferts. Il faudra « bientôt leur payer les intérêts des intérêts de leurs biens. »
J’étais de ceux qui voulaient qu’on procédât avec mesure aux radiations. J’en écrivis au ministre de la police et à quelques amis, entre autres à Marmont, aide de camp du Premier Consul et conseiller d’État, dont l’opinion sur ce point m’était connue. Il me répondit : « J’ai eu comme vous de vives inquiétudes sur « la rentrée des émigrés. Le gouvernement était perdu s’il eut
(1) Lelioc (Louis-Grégoire), ancien intendant des finances du duc d’Orleans. Emprisonné sous la Terreur, il lut ensuite nommé ministre plénipotentiaire en Suède, poste qu’il occupa jusqu’au 18 Brumaire. Il mourut à Paris en 1810, ayant consacré ses dernières années à des travaux littéraires.
« pris plus tard des mesures répressives. Vous pouvez difficile- « ment vous faire une idée de l’insolence de ces messieurs.
« C’étaient les hommes de l'opinion la plus opposée, la plus «. exagérée, ceux enfin qui ontcommandé les légions d’émigrés, « qui avaient le plus de prétentions et qui obtenaient le plus « d’égards. Heureusement, la prudence et la volonté ferme du « Premier Consul nous en débarrassent formellement ; tout « rentre dans l’ordre, et les nuages qui s’étaient élevés à l’hori- « zon se dissipent. Il est d’un bon esprit d’accorder delà recon- « naissance à ceux qui nous ont rendu service, et nous en « devons beaucoup à messieurs les émigrés par la manière « inconsidérée dont ils se sont conduits. Ils ont donné l’éveil « par leur propre sottise. »
Le Premier Consul jugeait l’émigration d’un autre point de vue que les hommes de la révolution. Les rentrées se ralentirent, mais ne cessèrent pas; et bientôt il ne resta plus pour ainsi dire d'émigrés dehors que ceux qui ne voulaient pas revenir et quelques grosses tètes que le Premier Consul excepta de l’amnistie.
Ayant terminé l’organisation administrative du département, je projetai de faire une tournée pour acquérir la connaissance des localités si nécessaire à un administrateur, et pour juger par moi-même les nouveaux fonctionnaires, mes collaborateurs que j’avais nommés sur parole. Je commençai par la partie la plus pauvre, les Landes.
De vastes bruyères, des bois de pins, des dunes de sable, des étangs, des marais, de loin en loin quelques villages entourés de champs cultivés, tel est l’aspect général de ce pays. Tout y paraît sauvage, le sol, le costume, la langue, l’homme et les animaux. Le peuple est pêcheur sur les côtes, pasteur dans les terres; son industrie se borne à l'extraction du goudron introduite dans les forêts par les soins de Colbert, à la culture du millet, du sarrasin et de quelques fruits. 11 se couvre d’étoffes grossières et de peaux de moutons toutes brutes. Il est ignorant, sobre et bon. La plupart des transactions n’y sont point écrites et n’y ont d’autre garantie que la bonne foi. Dans l'héritage de leur père, les enfants ne prennent pas chacun un champ, ils se partagent chaque pièce de terre, comme si, par cette