‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 217 sur 325 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Provence passait à la Cour et dans sa propre famille pour avoir un cœur faux, ou pour ne pas en avoir du tout. Il avait jeté Favras dans un complot, l’avait désavoué et laissé périr sur l’échafaud. Il s’était enfui de France avec Louis XVI. Chef de l’émigration, il avait aspiré à s’emparer du trône du vivant même de son frère. Ramené en France par les armées étrangères, avant de quitter l’Angleterre il avait fait au prince Régent hommage de sa couronne. Aux portes de la capitale, il avait voulu y rentrer en maître. Sa déclaration de Saint-Ouen avait été exigée par l’empereur de Russie. En octroyant la Charte, il s’était dit investi par droit de naissance du pouvoir souverain. II avait taxé la Révolution d’attentat et de révolte. Ses actes ne répondaient pas à ses promesses ; il n’inspirait aucune confiance.

Cependant, ce qui formait le plus grand obstacle au succès de la Restauration, ce n’était pas le personnel de ces princes. A tout prendre, il n’était pas effrayant ; leur plus grand tort était d’être Bourbons.

La composition du ministère n’était pas propre à donner des garanties à la Révolution, ni à promettre de la stabilité à la Restauration.

Talleyrand : en lui, tout caractère moral avait été à jamais effacé par une longue série de méfaits accablants. Il était impossible de lui trouver une âme, une conscience, un principe. Il était une fatalité pour tout ce qu’il avait embrassé, pour tout ce qui s’était servi de lui, clergé, noblesse, monarchie, République, Empire. Agent secret ou ostensible de toutes les créations, de toutes les destructions, il restait debout et, comme le temps, intact, mat, impassible. Il était vénal, d’une cupidité impudente, et faisait argent de tout. Égoïsme cynique, esprit de salon, saillies calculées, froids sarcasmes, bons mots sentencieux, mépris des hommes et de l’opinion, connaissance des cours et des cabinets et du tarif des hommes d’État, tels étaient ses moyens de succès et le fondement de sa renommée. Quant aux affaires, incapable d’application, impropre au travail et à la discussion, il choisissait d’habiles faiseurs et s’appropriait leurs œuvres.

L’abbé de Montesquieu : longtemps agent de Louis XVIII et d’intrigues contre-révolutionnaires; depuis l’Assemblée constituante étranger aux affaires, ennemi de la Révolution, faible, irritable, haineux, homme d’État médiocre succombant sous le poids de son ministère; ayant pour faiseurs Benoit, chef de division, rompu à l’administration, et Guizot, secrétaire général, jeune homme débutant dans la carrière.

L’abbé Louis : transfuge de la Révolution et de l’Empire, calomniant l’administration impériale, exagérant ses fautes et la plaie des finances pour s'attribuer la gloire de la guérir; homme d’affaires, mais systématique et spéculateur.

Dupont : général de division de mérite, hors de service depuis 1808, perdu de réputation dans l’armée pour sa capitulation de Baylen, hostile à l’Empire et en général au passé.

Malouet : royaliste assez raisonnable, administrateur instruit et probe, mais vieux et épuisé.

Blacas : gentilhomme obscur, émigré, confident intime et favori de Louis XVIII, ignorant complètement la France nouvelle, incapable, présomptueux, fier, glacé.

Dambray : l’ancien régime incarné, discrédité par ses discours gothiques sur la Charte.

Par l’octroi de la Charte, la dix-neuvième année de règne, la substitution du drapeau blanc aux couleurs nationales, la composition de la Chambre des pairs, du Gouvernement, de la Cour, l’esprit et la politique des Bourbons se manifestaient très clairement. Dans leur longue lutte contre la Révolution, la Convention nationale avait été leur plus rude adversaire; la réaction contre-révolutionnaire devait naturellement réserver ses premiers coups aux conventionnels. Elle commença de bonne heure sa campagne contre eux. Le sénateur Lapparent, ex-conventionnel, était allé avec le Sénat au Te Deurn chanté à Notre- Dame pour l’entrée du Roi. Il y fut insulté et menacé. Je n’en fus pas étonné : plusieurs de nos collègues s’alarmèrent.

J’avais connu à Marseille M. de Vitrolles, inspecteur des bergeries impériales; il était en grand crédit auprès du comte d’Artois. J’allai le trouver, et je le priai de me dire ce que, d’après les dispositions malveillantes qui s’étaient manifestées

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