CHAPITRE XXV
penser le parti qui leur était resté fulèle et qui les avait ramenés. — Le parti royaliste ne les avait pas ramenés et n’avait pas tiré l’épée. Le nombre des fidèles à leur exil était très borné. Tout le reste s'était accommodé de la Révolution ou s’y était soumis. La passion contre-révolutionnaire aveuglait les Bourbons.
J’avais appris au collège qu’il y avait eu en France des Gaulois conquis et des Francs conquérants. Je m’imaginais qu'avec le temps ils s’étaient mélangés et confondus. Mais, à mesure que je m’avançai dans la vie civile et que je pratiquai la société, je sentis, j’éprouvai qu’il y avait toujours deux nations, celle des nobles et celle des roturiers; que les nobles conservaient l’attitude de conquérants et nous traitaient en conquis, autant que le permettaient les lois et les mœurs. Quand vint la Révolution, les deux nations formèrent deux camps ennemis. Le mien m’était indiqué par ma naissance, mes habitudes, mes sentiments. On se battit, on se fit une rude guerre. Quelques nobles l’avaient commencée avec nous et même nous en avaient donné le signal. Pendant le combat, d’autres étaient passés dans nos rangs. Je n’eus jamais pour eux une franche sympathie. J’éprouvais cette sorte de défiance qu’inspirent toujours les transfuges les mieux intentionnés, les plus sincèrement convertis. Beaucoup d’entre eux la justifièrent. Lorsqu’ils daignaient se mettre de niveau avec nous, ils avaient toujours l’air de nous faire beaucoup d’honneur. Ensuite, ils voulaient nous primer, maîtriser la Révolution et l’arrêter au point qu'ils avaient fixé. Le dépassait-elle, sentaient-ils leur influence baisser, ils conspiraient contre elle et nous trahissaient. A quels nobles pouvait-on se fier après les exemples de défection donnés par Mirabeau, Lafayette, Dumouriez, Talleyrand et tant d’autres nobles dans le principe instigateurs, adhérents, serviteurs de la Révolution?
Les prétendus conquérants firent tous leurs efforts pour empêcher l’émancipation du peuple conquis. Les uns restèrent en France pour conspirer et faire la guerre civile ; les plus vaillants allèrent chercher des auxiliaires dans le Nord qui avait vomi dans la Gaule les Francs dont ils se disaient les successeurs. Dans cent combats les conquérants, les nouveaux Francs
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furent vaincus et battus à plate couture. Au lieu de traiter à leur tour les conquérants en conquis, nous leur ouvrîmes notre camp pour y vivre sous le régime de l’égalité et de la loi commune. La plupart y entrèrent, mais toujours de mauvaise grâce, subjugués, non soumis.
Ensuite vint le grand niveleur avec l’intention d’anéantir toute distinction des deux anciennes races. Pour une entreprise aussi difficile, il aurait fallu opposer aux idées de noblesse celles de Légalité. Au contraire, l’Empereur créa une nouvelle noblesse, corrompit et dénatura la roture, consacra indirectement l’existence des anciens nobles et favorisa leur orgueil par ses avances. Ils dédaignèrent les titres impériaux. S’ils ne prenaient pas ouvertement leurs titres féodaux, ils se les donnaient secrètement entre eux et les recevaient complaisamment de ceux qui les leur donnaient par habitude ou courtoisie. Il n’y eut point de fusion, le fond des cœurs resta le même; au lieu d’une noblesse, il y en eut deux.
L’Empire abattu, les Sicambres reparurent avec les Bourbons. Ils prétendirent plus que jamais nous traiter, nous roturiers, même les anoblis de l’Empire, en vaincus de la conquête. Ils faisaient la même distinction entre les deux noblesses qu’entre les biens patrimoniaux dits de première origine et les domaines nationaux dits de seconde origine. La Charte consacra cette distinction. D’après l’article 71, la noblesse ancienne reprenait ses titres, la nouvelle conservait les siens. Or, suivant les statuts impériaux, les siens n’étaient transmissibles cpie par la constitution d'un majorât autorisée par le pouvoir. Les roturiers anoblis feignirent de ne pas voir cette conséquence et prétendirent à l’égalité. La question resta indécise; mais ils reconnurent leur infériorité. Nouveaux convertis, ils implorèrent de Louis XYII1 leur baptême et échangèrent leur diplôme impérial contre un diplôme royal. Les anciens nobles s’amusèrent beaucoup de ces humiliations. Fiers de leur origine et de la préférence des Bourbons dont ils formaient presque exclusivement l’entourage, ils ne toléraient les nobles impériaux que pour les tenir à distance et leur faire des avanies. La nouvelle noblesse fut un petit incident qui ne changea rien à la distinction des races.