‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 220 sur 325 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

J’étais comte de l’Empire, sans avoir désiré, ni demandé cet honneur; n'importe, j’avais été anobli, j’avais accepté et porté le titre; bon gré mal gré j’étais noble. Je n’avais pas reçu de dotation, ni fait de majorât; dans mon opinion, ma noblesse n'était que viagère. Elle n’avait pas éteint en moi les sentiments roturiers. Je ne me crus pas déclassé, l’ancienne noblesse ne le croyait pas non plus. Le redoublement de ses insolences, ses prétentions, ses menaces auraient suffi pour me refouler dans le camp de la roture, si jamais j’en étais sérieusement sorti. Là j’étais dans mon élément, sur mon terrain. Il était cerné, assiégé, menacé, mais je pouvais m’y mouvoir librement pour travailler de mes faibles efforts à notre délivrance.

Que les anciens nobles pussent nous ramener à la féodalité, je ne le craignais pas; la Révolution l’avait trop profondément extirpée. Je trouvais même qu’en s’obstinant à se classer en dehors de la nation, ils entendaient fort mal leurs intérêts, qu’ils se privaient en grande partie de leur influence, et qu’ils se rendaient presque gratuitement odieux ou ridicules. Mais leur orgueil n’était pas moins une insulte à la roture; il contribuait à entretenir dans mon âme la haine profonde de la Restauration. Ils ne se contentaient pas d’afficher leurs prétentions par des airs de hauteur ou de dédain. Le comte de Montlosier publia sa Monarchie française. « Race d’affranchis, y disait-il, « race d’esclaves arrachés de nos mains, peuple tributaire, < peuple nouveau, licence vous fut octroyée d'être libres et non « pas à nous d’être nobles; pour nous, tout est de droit, pour « vous tout est de grâce. Nous ne sommes point de votre

* communauté, nous sommes un tout par nous-mêmes. »

A cet excès d’insolence, le sang me bouillait dans les veines. Dans celles de l’auteur il n’y avait certainement pas une goutte de sang franc. Le gentilhomme Auvergnat descendait peut-être d’un chaudronnier Gaulois ; mais dans sa Dissertation sur la noblesse française, Boulainvilliers avait expliqué cette contradiction. « Nous sommes, avait-il dit, sinon les descendants en ligne t directe, du moins les représentants immédiats de la race des « conquérants des Gaules. Sa succession nous appartient, la

* terre des Gaules est à nous. » Ainsi, Barbares, Francs, nobles

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du dix-neuvième siècle, c’était la même chose t Et quand ces messieurs revenaient nous jeter le gant, à nous autres Gaulois, nous ne l’aurions pas ramassé! Nous aurions souffert tranquillement cet excès de délire et d’insolence !

Mon antipathie pour la Restauration n’était souillée par aucun sordide calcul d'ambition et d'intérêt personnel. N’ayant jamais brigué les places et les honneurs, je ne les regrettais pas. D’ailleurs, je pensais que les conventionnels ne devaient pas servir les Bourbons et que les Bourbons ne pouvaient pas les employer; qu'il y avait entre eux une incompatibilité radicale. Je ne me sentais pas moins blessé dans mes droits et ma dignité d'homme, d’homme de la Révolution et de citoyen français. Bien que mûri par l’âge, àprèsde cinquanteans je retrouvais toutel’ardeur de la jeunesse contre un ordre de chose fatal, dans ma conviction, aux intérêts moraux et matériels delà nation. Je ne m’y résignais donc pas. Les conventionnels n’étaient pas des ennemis bien dangereux; ils ne faisaient pas tous cause commune. Ceux qui n’avaient pas voté la mort du roi se séparaient des votants. Ceux qui avaient échappé aux orages, dispersés dans les départements, étaient pour la plupart retombés dans l’obscurité ou pourvus d’emplois secondaires. Ceux qui avaient occupé à Paris des postes importants ne se faisaient pas illusion sur les conséquences fatales de la Restauration; mais, consternés, refroidis par l’âge, amollis par les honneurs et les emplois, ils n’aspiraient qu’au pardon et à l'oubli. Les plus élevés en dignité étaient les plus circonspects, ne pensaient qu’à conserver ce qu’ils pourraient sauver du naufrage et demandaient des pensions de retraite. Cependant, je pensais qu'il convenait aux votants de ne pas s’isoler et de s’entendre à tout événement pour leur intérêt commun.

Fouché était au premier rang. Vexé de n’être arrivé à Paris qu’après la Restauration consommée, il n’était pas homme à se résigner et à en rester tranquille spectateur. Esprit inquiet, ambitieux, remuant, il ne pouvait supporter l'obscurité ; il était dévoré du besoin d’intervenir dans les affaires et d'attirer à tout prix l’attention publique sur lui. Dès le mois de mai 1814, il

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