CHAPITRE III
division, ils voulaient ne se diviser eux-mêmes que le moins possible. Les mœurs devraient être pures puisqu’elles sont si simples, mais la vie pastorale et solitaire y produit quelquesuns des désordres de l’extrême civilisation. Le pâtre reste quelquefois dans ses vastes pâturages pendant plusieurs semaines sans s’approcher de sa maison . Il se fait une nature et se crée des jouissances appropriées à ses besoins et à sa situation. Monté sur des échasses, il paraît de loin ne pas tenir à la terre et comme un personnage aérien. Pour le moment, dans cette contrée, l’administration avait peu de chose à faire ; les habitants ne la connaissaient que par les contributions et la conscription. Pour l’avenir, il y avait à dessécher, à défricher et surtout à soigner l’instruction, qui était très arriérée, pour ne pas dire nulle. M’étant plaint de ce que les registres de l’état civil n’étaient pas bien tenus : « A quoi cela sert-il, « me répondit un maire. Nos habitants n’y ont jamais « recours; leur mémoire leur en tient lieu. » Absolument comme chez les sauvages ou les Turcs. En me rendant à la Teste, il s’éleva une tempête ; je faillis faire naufrage dans le hassin d’Arcachon. C’était la première fois que je voyais la mer.
Un des plus grands fléaux de ce pays, ce sont ces montagnes de sahle que les vents font voyager dans les terres et qui engloutissent les villages, les forêts et tout ce qui se trouve sur leur passage. J’avais lu dans les Essais de Montaigne les ravages causés par les dunes et attestés par des arbres dont on ne voit plus que la cime, des églises dont on n’aperçoit plus que l'extrémité du clocher. On est soi-même témoin de leur mobilité. Chaque coup de vent soulève du sable du côté de la mer et le porte de la base des dunes à leur sommet, d’où il retombe du côté des terres. On peut calculer, pour ainsi dire, géométriquement la marche d'une dune et prédire à jour nommé l’envahissement progressif des habitations et des héritages voisins. C’est d’après un de ces calculs que la destruction de Bordeaux a été prédite à jour fixe; mais ce jour fatal est si éloigné que cela n’a empêché personne d’y faire bâtir des maisons et d’y dormir en paix. Je visitai les travaux que dirigeait l’ingénieur Brémontier pour fixer les dunes.
Le 4or vendémiaire an IX, anniversaire de la fondation de la République, était une des fêtes nationales conservées, en attendant qu'on les supprimât toutes. Les ministres écrivirent aux préfets de faire valoir, en la célébrant, les services rendus à la France par le gouvernement consulaire. On déploya une grande pompe à Paris. Les restes de Turenne furent transférés aux Invalides. La gloire monarchique fut associée à la gloire républicaine. Une heureuse nouvelle ajouta à l’enthousiasme : c’était le consentement de l’Autriche à traiter de la paix et de la remise des places d’Ulm, d’Ingolstadt et de Philipsbourg. Bonaparte la reçut sur le Pont- Royal, pendant qu'il se rendait aux Invalides. Ce hasard parut fait exprès. A Bordeaux, pour ajouter à l’éclat de la fête, je n’avais pas sous la main les cendres d’un guerrier, mais j’avais celles d’un philosophe, de Montaigne. l)e l’église des Feuillants, où elles étaient exposées à des profanations, je les lis transférer solennellement dans le local de l'Académie, en attendant qu’il leur fut érigé un tombeau digne de l’auteur des Essais.
Le Premier Consul nomma, le cinquième jour complémentaire (22 septembre 1800), plusieurs conseillers d’État, dont deux pris parmi les préfets, Français de Nantes et moi. Je reçus, avec l’arrêté de ma nomination, une lettre du secrétaire d’État de la même date et ainsi conçue : « Les Consuls, en vous « confiant la préfecture de la Gironde, savaient qu’ils accor- « daient à ce département une distinction que méritait l’impor- « tance de cette portion de la République. Ils lui donnaient « pour administrateur l’un des citoyens les plus recomman- « dables par ses talents, ses services et son caractère. Ils vous « chargeaient d'une mission digne de vous. Toutes les espé- « rances du gouvernement et des administrés ont été réalisées; « vous les avez même surpassées, et les Consuls vous ont « reconnu propre à de plus hautes fonctions. Le Premier « Consul me charge de vous annoncer qu’il vient de vous « ommer conseiller d’État attaché à la section de législation. « Je vous invite à vous rendre à votre poste aussi promptement « qu’il vous sera possible. »
En même temps que cette lettre, m’arrivèrent les félicitations