‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 221 sur 325 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

avait écrit à l’Empereur pour lui représenter que son séjour à l’île d’Elbe serait une cause de perturbation pour la France et l’Europe, et lui conseiller de se retirer aux États-Unis d’Amérique. Il avait écrit au comte d’Artois pour lui communiquer sa lettre à l’Empereur. Il disait au prince que Napoléon sur le rocher de l’île d’Elbe serait pour l’Italie, pour la France, pour toute l’Europe, ce que le Vésuve était pour Naples.

Ces lettres n’ayant été connues qu’en 1815, on douta qu’en 1814elles eussent été envoyées à leur adresse ; on supposa qu’elles avaient été imaginées après coup. Bien que Fouché ne m’en eût pas parlé, je ne crus pas à cette supposition. En écrivant ces lettres, il remplissait un double but : il voulait éloigner l’Empereur, dont il craignait le retour, et se concilier la bienveillance des Bourbons en paraissant dévoué àleur restauration. Il ne se compromettait pas avec l’Empereur, car il faisait un appel à sa générosité et lui promettait, au sein d’un grand peuple libre, une existence plus digne de celui qui avait possédé un empire immense. Je m'explique facilement la discrétion de Fouché à mon égard sur ces lettres. Je ne désirais pas plus que lui le retour de l’Empereur; mais je ne voulais pas son éloignement précisément parce qu’à l’île d'Elbe il était un épouvantail pour les rois de l’Europe et les Bourbons, et enfin parce que je n’hésitais pas à leur préférer un grand homme qui avait surgi de la Révolution et élevé le nom français à une hauteur inconnue dans l’histoire. Fouché n’aurait jamais osé me communiquer sa lettre au comte d’Artois, dans laquelle il lui révélait le danger de la résidence de l’Empereur à l’île d’Elbe et disait que ses intérêts ne pouvaient être une chose indifférente, puisqu’ils avaient excité la pitié généreuse des puissances qui l’avaient vaincu. Fouché savait bien que cette phrase aurait excité mon indignation.

Il y avait en lui deux hommes : Fouché et le duc d’Otrante. Il avait cela de commun avec bien des personnages mis au jour par la Révolution, dont l'Empire avait fait la fortune et qu’il avait couverts de titres et de cordons. Fouché, roturier, révolutionnaire, était ennemi des Bourbons; le duc d’Otrante, gentilhomme, aristocrate, aurait bien voulu sous leur domination

MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU

exercer du pouvoir, avoir de l’influence, ou trouver au moins une garanlie île sa fortune et de ses honneurs. Ces deux hommes étaient sans cesse en combat, en contradiction, mais le duc d’Otrante l’emportait le plus souvent sur Fouché et cherchait péniblement une combinaison pour atteindre son but. Quoique cela fût évident pour moi et que je n’espérasse pas le changer, je le voyais presque tous les jours, pour tenir Fouché en haleine et l’empêcher de verser tout à fait du côté du duc d’Otrante. Voulant justifier ses relations avec le parti royaliste, il me disait : « Pour savoir ce qui se passe, il faut bien mettre « un peu son nez partout. Quand l’ennemi me recherche, je ne « suis pas assez bête pour le repousser. Il parle, je le fais parler, « j’apprends toujours quelque chose. » Je fréquentais assidûment Fouché par un motif analogue. Je ne le regardais pas comme ennemi; il avait, on lui donnait une certaine importance ; il était le centre auquel aboutissaient beaucoup de communications. Auprès de lui, j’avais aussi à apprendre.

Je lui disais crûment mes opinions. Je lui répétais : L’abolition de la royauté et la mort du roi élèvent entre nous et les Bourbons une inimitié éternelle. C’est un cri de ma conscience, de ma raison, de mon honneur. Il n’est pas possible que tu ne Paies pas éprouvé. Dans le premier moment, les Bourbons pourront te faire consulter en secret, profiter de tes conseils, se servir de toi, mais ils ne t’appelleront pas ouvertement aux affaires. Tout ce que nous pourrions espérer avec eux, ce serait de vivre dans la plus profonde obscurité, à l'abri de l’article 11 de leur Charte. Je n’ai aucune confiance dans cette garantie. Tu le vois, ils nous poursuivent de leurs pamphlets, de leurs diatribes. Ils nous font la guerre, nous serions par trop bêtes de ne pas la leur rendre et d’accepter cet état d’humiliation. Voilà pour nous; mais pour la France ! Une restauration n’est et ne peut être qu’une contre-révolution. C’est le triomphe de la propriété royale héréditaire sur la souveraineté nationale. Les Bourbons ne doutent pas que la France ne leur appartienne corps et biens. Pour eux, la Révolution n’est que révolte et usurpation. Ils ne s’en cachent pas. Leur doctrine est clairement exprimée dans leurs discours, leurs actes, 1 octroi

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