CHAPITRE XXV
de la Charte et la dix-neuvième année du règne de Louis XVIII. Le clergé et la noblesse s’appliquent les conséquences de cette doctrine. Ils ont aussi à revenir sur une spoliation aussi criminelle à leurs yeux que celle qu’ont subie les Bourbons. La contre-révolution menace et attaque à la fois les intérêts matériels et les intérêts moraux, la bourse et la vie, la liberté et l’égalité.
Pour Fouché, c'était incontestable. Point de paix avec les Bourbons, me disait-il. Les princes étaient des imbéciles, des crétins, des misérables. Louis XVIII était lâche, faux, hypocrite, son âme était pourrie comme ses jambes.
Si les Bourbons étaient renversés, que mettrait-on à leur place? L’Empereur venait en première ligne, mais il ramenait la guerre avec toute l’Europe. Non remise encore de ses revers, la France ne serait pas en état de résister. Outre les plus grandes considérations politiques, Fouché avait des motifs personnels pour exclure l’Empereur. Il ne lui pardonnait pas sa destitution et son exil en 1810, de l'avoir appelé à Dresde en 1813, relégué au fond de l’Illyrie, retenu à Rome, en Italie, et ainsi empêché de se trouver à Paris à l’entrée des ennemis. Il craignait, sans en dire les raisons, un coup d’autorité de l’Empereur. Dans ma petite sphère, je n’avais pas eu à me louer de lui, mais il ne me venait pas à la pensée de lui en faire un grief, ni de m’en plaindre. Comme j’aurais préféré je ne sais quoi aux Bourbons, je leur préférais très cordialement l'Empereur; admettant toujours la monarchie constitutionnelle, un roi appelé par l’élection nationale, auquel on imposerait des conditions, et qui, n’ayant rien perdu à la Révolution, serait trop heureux de les accepter... Mais ce Roi, où le prendre? Un prince étranger? La nation n'en voudrait pas. Quel Français obtiendrait ses suffrages pour remplacer Napoléon? On agiterait inutilement la nation, on la diviserait lorsque la perspective de la guerre exigeait qu’elle restât unie pour sa défense. Il ne fallait pas y penser.
Le duc d'Orléans? II avait des partisans parmi les patriotes, mais c’était encore un Bourbon. Un disait en sa faveur que son père avait activement concouru à la Révolution etvoté la mort de
son cousin Louis XVI; que le fils avait été chaud révolutionnaire, jacobin, et qu'il avait servi bravement dans les armées de la République. D’un autre côté, on opposait qu'il avait nécessairement trempé dans le complot formé par Dumouriez pour le porter au trône, et qu'il avait déserté avec ce général. Il n’était point, répondait-on, passé sous les drapeaux étrangers, il n'avait pas porté les armes contre la France. Privé de sa patrie, il avait dignement supporté le malheur et s’était procuré par le travail des moyens d'existence. On répliquait que, longtemps avant la Restauration, il s’était réconcilié avec les princes de la branche aînée; qu'il avait épousé une Bourbon de Naples; qu'il s’était présenté en Espagne pour combattre contre les Français; que les portes de la France ne lui avaient été ouvertes que par l’étranger; que ses intérêts étaient liés à ceux de la branche aînée et qu’il devait faire cause commune avec elle. Il y avait donc dans la vie de ce prince du bien et du mal. Fouché ne le regardait que comme un pis-aller.
La République? Fouché ne voulait pas en entendre parler. C’était une utopie impraticable; elle susciterait en Europe au moins la même opposition que le rétablissement de l’Empereur et des divisions en France. Si je lui citais l’épreuve que nous en avions faite et la reconnaissance de la République par toutes les puissances, « les temps, répondait-il, étaient bien changés. Les rois s’étaient ravisés et avaient mieux apprécié les dangers que couraient les monarchies. Leur coalition était plus resserrée, plus formidable. L’Empire avait discrédité en France les institutions démocratiques, corrompu, dénaturé ceux qui les avaient fondées ou qui en avaient été les soutiens; il avait remis en honneur les institutions monarchiques. La République aurait contre elle l'ancienne noblesse, la nouvelle et les chefs de l’armée. Dans l’avenir, lorsque la génération impériale aurait passé, que la monarchie constitutionnelle se serait usée, retrempés par la liberté, nos enfants pourraient peut-être hasarder un pas de plus. Pour nous, ce serait une folie. Mon cher, j’en suis bien fâché... pour toi, tu mourras comte et moi duc. »
La régence était la marotte chérie de Fouché, parce qu’il comptait en faire partie. Sans lui être absolument contraire, je