‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 223 sur 325 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

ne la croyais pas possible. Nous n’avions pas Napoléon II; il n’était pas possible que Metternich fût assez bénin pour nous l’envoyer. Il avait sacrifié le roi de Rome dans une occasion bien plus favorable. Pour amener l’Autriche à nous le donner, il aurait fallu battre ses armées, celles de la coalition et encore assurer à cette puissance des avantages funestes et humiliants pour la France. Fouché aurait volontiers siégé avec des Autrichiens dans le Conseil de régence, sauf à les en éconduire lorsqu’elle aurait été solidement établie. Solidement, avec 1 Empereur vivant et à File d’Elbe, c’était difficile. Qui l’empêcherait de reprendre le trône? S’il se présentait, l'armée et le peuple seraient pour lui. Au nom du fils, ferait-on la guerre au père? Si on l’osait, n'était-il pas évident que la régence courrait à une défaite scandaleuse? Mais la régence supposait le renversement des Bourbons. Comment l’opérer? Fouché paraissait compter sur l’opinion des masses entretenue par les hommes de la Révolution et qui finirait par triompher. Voilà quels étaient les thèmes de nos conversations journalières.

Je fis des démarches auprès de quelques autres conventionnels pour les amener à s’entendre. Je trouvai mon ancien ami Letourneur dans les meilleures dispositions. Ce hraveet honnête homme, malgré ses soixante-trois ans, était rempli d’ardeur, d’indignation et prêt à se dévouer pour la cause nationale. Membre de l'Assemblée législative, de la Convention, du Directoire exécutif, négociateur à Lille, préfet, il ne s’était pas enrichi dans ces places, l’our prix de ses services, de sa probité, de son désintéressement, et comme retraite, il avait une modeste place de conseiller à la Cour des comptes. Les Bourbons la lui ôtèrent. Cette perte lui était sensible, mais ce n’était rien au prix des malheurs de la patrie, de son abaissement, de son humiliation dont il maudissait les auteurs. Ce n'était pas un esprit de premier ordre, mais il avait du jugement, du caractère, de l’expérience. Ce qui le rendait précieux, c'est que, général du génie, il avait conservé de bonnes relations dans l'armée. Plusieurs officiers venaient chez lui pour lui offrir son épée. Mme Letourneur, patriote, active, énergique, faisait de la propagande contre les Bourbons.

Thabaud (1), ami de Letourneur et le mien, était de nos réunions. On lui avait enlevé sa place d’administrateur de la loterie. Heureusement pour lui, elle ne lui faisait pas faute, car il avait une belle fortune héréditaire. Avec une capacité très ordinaire, et d’une petite stature, il avait de la fermeté, de l’activité, du dévouement.

Il y avait six votants à la Cour de cassation : Genevois (2), Oudot (3), Lamarque (4), conseillers; Merlin, procureur général, Thuriot (5) et Pons de Verdun (6), substituts. La Cour n’ayant pas été réorganisée, ils essayèrent de tenir bon, les conseillers se fondant sur leur inamovibilité, les membres du Parquet attendant leur destitution. Cependant, abreuvés de dégoût et d’humiliations, la plupart furent forcés de venir à composition. Savant jurisconsulte, mais homme d’État médiocre, faible, égoïste, Merlin n’aurait pas mieux demandé que de s’arranger i avec la Restauration.

Nous réussîmes à enrôler trois de ces conventionnels. Lamarque, député à l’Assemblée législative, livré aux Autrichiens par Dumouriez, membre du Conseil des Cinq-Cents jusqu’au 18 Brumaire, avait tenu un rang distingué dans ces assemblées. Homme de savoir, d’expérience, laborieux, probe, désintéressé, caractère froid, ferme, sévère, il était estimé par le vieux parti jacobin. Thuriot, depuis 1789, avait joué à Paris un rôle très actif dans la Révolution et traversé toutes ses vicissitudes. Il connaissait à fond les hommes et les choses delà capitale; ferme sur les principes révolutionnaires, fin, souple,

(1) Député de l’Indre à la Convention, il fut ensuite membre des Cinq- Cents et du Conseil des Anciens. Banni en 1816, il séjourna en Belgique jusqu’en 1830.

(2) Député de l’Isère à la Convention, membre des Cinq-Cents, conseiller à la Cour de cassation.

(3) Député de la Côte-d’Or à l’Assemblée législative, à la Convention et aux Cinq-Cents, conseiller à la Cour de cassation. Banni jusqu’en 1830.

(4) Député de la Dordogne à l’Assemblée législative, à la Convention et aux Cinq-Cents. Préfet du Tarn, puis conseiller à la Cour de cassation. Banni, il fut autorisé à rentrer en France en 1819.

(5) Député de la Marne à l’Assemblée législative et à la Convention. Il mourut en exil, à Liège, en 1829.

(6) Député de la Meuse à la Convention. Banni, il obtint de rentrer en 1819.

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