CHAPITRE XXVI
pure invention. Carnot ne voulait avoir rien de commun avec Fouché; Caulaincourt n’avait pas assez d’énergie pour se venger des Bourbons ; Lafayette, tout à fait e'tranger aux conspirations révolutionnaires et bonapartistes, était du petit parti, dit constitutionnel, qui voulait le maintien de la Restauration et de laCharte octroyée, à condition qu’elle serait fidèlement exécutée, et que pour cela on le laisserait, lui et ses amis, gouverner. Ce parti conspirait... moralement, à coups de doctrines et de livres, tels que le Censeur de Comte et Dunoyer.
Fouché faisait peu de cas de ces hommes-là et, moins poli que Napoléon qui les baptisait du nom d’idéologues, il les appelait crûment des niais. En politique, son principe, à lui, c’était de n’en point avoir ou de n’y pas tenir rigoureusement, de changer de but, de moyens, de langage, suivant les circonstances. Pour se conserver de l’importance malgré la nullité à laquelle il était réduit, il recevait tout ce qui se présentait chez lui et ne refusait personne. Je le voyais passer rapidement d’un révolutionnaire à un bonapartiste, d’un bonapartiste à un royaliste, avoir des a parte avec chacun d’eux d’un air plus on moins mystérieux. Je voyais des agents de son ancienne police qui semblaient venir à l’ordre et prendre le mot. Quelquefois, on lui annonçait à l’oreille une personne qu’il allait trouver et recevoir en secret. Ses familiers chuchotaient que c’était quelqu’un de la Cour. Tantôt, disait-il, c’était des conseils qu’elle lui demandait. tantôt des promesses et même des offres qu’elle lui faisait, par exemple la confirmation de ses titres et honneurs, une ambassade pour lui, une place de page pour son fils aîné. Rien de tout cela ne se réalisait; il prétendait qu’il ne voulait rien accepter. Moi, je lui disais que si tout cela était vrai, la Course moquait de lui et ne cherchait qu’à l’endormir. Elle y réussissait assez bien; il attachait un grand prix aux communications qu’elle lui faisait et ne rompait pas avec elle. Il se vantait surtout de ses relations avec l’abbé de Montesquiou, qui, me disaitil, conseillait au Roi de lui donner le ministère de la Police.
Le parti bonapartiste, ainsi que l’avait dit Bassano, avait le plus de chances de succès. Disloqué, abattu, impuissant à la chute de l’Empire, comprimé par les armées étrangères, il s’était
rallié, ranimé, avait repris une nouvelle vie et confiance depuis qu’elles avaient évacué le territoire; il avaitles armes à la main. L'armée venant à manquer aux Bourbons, ils restaient sans appui, sans défense. Ce parti, ainsi que le parti révolutionnaire, n'avait pas, à proprement parler, un chef. On n’y voyait pas un de ces hommes supérieurs par ses qualités, par son existence, autour duquel la foule court se ranger. D'ailleurs, le chef des bonapartistes était tout trouvé, seulement il n’était pas en France; mais, du fond de l’ile d’Elbe, son nom, sa gloire commandaient au parti et l’inspiraient. Il avait plusieurs foyers d’action ; le principal était chez le duc de Bassano, naturellement doux, modéré, circonspect et fanatique de l'Empereur. Par suite de notre vieille amitié et de notre antipathie commune pour les Bourbons, je le voyais journellement, comme Fouché. Mais, je dois le dire parce que c’est la vérité, je n'ai jamais assisté à aucun des conseils ou conciliabules tenus chez lui.
Sans être l’ennemi de Napoléon, je n’étais pas son partisan décidé; dans mes combinaisons, il ne venait qu’en seconde ligne. On le savait, je ne m’en cachais pas. Par délicatesse, je ne cherchais pas à m'in troduire dans la confidence de son parti et le parti ne cherchait pas à m’initier. Nous ne nous faisions pas d’avances; seulement, nous n’avions pas de défiance, et nous ne nous cachions pas, j’étais au besoin un intermédiaire officieux entre les deux partis. Ils connaissaient en gros leur situation, leurs progrès, leurs espérances.
Lavalette était un des hommes les plus marquants que je rencontrais chez Bassano; il y était pour ainsi dire en permanence. Vivement affecté de la chute de l’Empire, entièrement dévoué à Napoléon, discret, concentré, il avait l'attitude d'un profond conspirateur. Il parlait peu, écoutait, observait, ne se trahissait que par de gros soupirs et de forts serrements de mains. Il jouait un rôle important dans la conspiration. Quel a été mon étonnement lorsque j’ai lu dans des Mémoires (1) publiés sous son nom, qu’il était tout à fait innocent et qu'il se déchar-
(1) Mémoires et souvenirs du comte Lavalette, publias en 1831 , un an après sa mort.