CHAPITRE XXVI
geait sur moi ! La belle duchesse de Bassano avait en horreur la Restauration et, moins discrète que son mari, recrutait ouvertement contre les Bourbons. De jeunes militaires venaient mettre à ses pieds leur épée et recevoir ses inspirations. Je voyais aussi chez elle des personnages graves, bien traités par les Bourbons, dont le langage peu respectueux pour la Restauration ne m’inspirait aucune confiance, tel que Semonville, vieil ami de Bassano.
Les bonapartistes avaient des intelligences très suivies dans l’armée. Son esprit était manifeste, il ne s’agissait que de le soutenir, de l’échauffer, de s’assurer des chefs, de se concerter avec eux et de leur donner le signal pour éclater quand le moment serait venu. Alors des corps de troupes arboraient la cocarde nationale, reprenaient leurs aigles, proclamaient l'Empereur, marchaient sur Paris de tous les points de la circonférence, on renversait le gouvernement royal, on s’emparait des Bourbons, ou bien on les chassait, on les mettait en fuite. On ne doutait pas que le peuple, dans les départements et à Paris, ne secondât le mouvement. Les divisions militaires avaient été érigées en gouvernements confiés la plupart aux maréchaux. Les bonapartistes ne comptaient pas sur eux et s’en défiaient. Les maréchaux avaient sur la conscience la rapidité de leur défection et ne craignaient rien tant que le retour de l’Empereur. Plus souvent à Paris pour faire leur cour que dans leurs gouvernements, ils y étaient remplacés par des lieutenants généraux dont plusieurs restaient fidèles à la gloire et à la cause nationales. Le dévouement était en raison inverse de l’élévation des grades ; on était assuré que les masses ne s’arrêteraient pas devant l’opposition de quelques chefs dévoués aux Bourbons.
La 16e division (Lille) fixait particulièrement l'attention. Elle renfermait un nombre considérable de troupes ; on pouvait y rassembler très promptement un corps d’armée de 30 000 hommes. C’était le point militaire le plus rapproché de Paris, et la route par laquelle les Bourbons chercheraient à se sauver pour gagner la Belgique ou l’Angleterre. Le maréchal Mortier était gouverneur de cette division; brave homme de
peu d’énergie, il n’inspirait aucune confiance aux bonapartistes; les Bourbons lui en avaient témoigné, il y avait loyalement répondu. Sous lui commandait le général Drouet d’Erlon. Quoiqu’il eût été bien traité par la Restauration, ce général, mû par un motif plus noble que son intérêt personnel, voyait avec douleur le joug de la Restauration peser sur son pays et se trouva disposé à profiter de sa position pour l’en délivrer. Ce fut pour les bonapartistes une magnifique acquisition, à elle seule décisive. Le hasard avait réuni des généraux très propres à seconder Drouet d'Erlon ; dans la 16e division, Daumesnil, Teste, Dufour et Lefebvre-Desnouettes, commandant à Cambrai les dragons de la garde ; sur la route de Lille à Paris, Lallemand commandait dans le département de l’Aisne; ces deux derniers généraux étaient d’un dévouement intrépide et sans bornes. Lallemand l’aîné venait souvent à Paris pour suivre les progrès de la conspiration ; c’était un homme capable, discret, réunissant au sang-froid la vigueur et la résolution. Il avait pour coopérateur non moins déterminé son frère puîné, général d’artillerie. On était sûr du concours d’un brillant guerrier, le général Pajol, qui commandait, à Orléans, une belle division de cavalerie. Outre ces généraux employés, on comptait sur plusieurs autres qui ne l’étaient pas, tels que Fressinet, Flahaut, Exelmans, etc., etc., et une foule d’officiers que la Restauration repoussait ou qui refusaient de la servir. En vain elle voulait les chasser de Paris, ils prétendaient y rester, ils y restaient. Exelmans fut mis en jugement. Le conseil de guerre de Lille l’acquitta ; il était présidé par Drouet d’Erlon. Cette affaire eut un grand retentissement dans l’armée, dans toute la France et fut un coup fatal porté aux Bourbons.
Pour commander en chef les divers corps de troupes, mettre de l’ensemble dans leurs mouvements et éviter les rivalités des généraux, on crut nécessaire d’avoir un maréchal. C’était difficile; les maréchaux avaient défectionné les premiers, et ceux qui avaient conservé quelque mesure s’arrangeaient très bien des Bourbons. Un seul, Davout, leur tenait rancune, et par leur faute. Il aurait été aussi obséquieux que ses collègues