‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 24 sur 325 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

de mes amis. Portalis, nommé comme moi conseiller d’Etat, m’écrivit : « Mon cher Thibaudeau, je viens me féliciter avec « vous des rapports nouveaux qui vont nous réunir dans le « Conseil d'État et dans la même section de ce Conseil. 11 est « heureux que deux camarades que la tyrannie avait séparés « dans un temps de calamité, soient rapprochés par un gou- « vernement qui veut le bien et qui le fera. Soyez bien « convaincu, mon cher ami, que je sens mes forces s’accroître « par les vôtres, et tous les travaux s’aplanir puisque je les « partagerai avec vous. Tout s’adoucit, tous les liens se resser- « rent, quand l’amitié est associée aux fonctions et aux devoirs « communs. Adieu, mon cher, je vous embrasse et vous aime « de tout mon cœur. »

« Bon jour, bon an, mon cher ami, m’écrivit Siméon. Le « Premier Consul nous donne de bonnes étrennes en vous « nommant, vous et Portalis, conseillers d’État. On vous enlève « à un département important auquel vous vous attachiez. « Mais vous passez sur un plus grand théâtre, et pour dot vous « aurez le monde. Vous serez directement utile à toute la France, « le bien public y gagnera beaucoup et vos amis aussi... « Adieu, citoyen préfet, citoyen conseiller d’État, mieux que « cela, adieu Thibaudeau, venez vite, je vous désire comme je « vous estime et vous aime. »

Mme Devaines, après m’avoir exprimé sa joie, me mandait : « Il faudra surtout dire la vérité, toute la vérité, au Premier « Consul. C’est par d’aussi bons yeux que les vôtres qu’il est « important de lui faire voir ce qu’il ne peut pas apercevoir « par les siens. »

Je ne m’attendais pas à cet avancement et je ne l’avais pas désiré. Loin d’être enivré de la nouvelle carrière qui s’ouvrait devant moi, je regrettai celle que je quittais. Préfet depuis six mois, à peine avais-je eu le temps de m’établir, d’organiser 1 administration, de faire connaissance avec le pays. J’aurais souhaité d'achever l’œuvre que j'avais seulement ébauchée, et de laisser des traces un peu plus durables de mon séjour dans ce département. A mesure que j’avais appris à le connaître, je m’étais passionné pour lui. Il offrait à l’ambition d’un adminis-

trateur tout ce qui pouvait le flatter : un territoire étendu, riche et varié; deux grands (leuves ; une population industrieuse: une vaste et belle ville, célèbre par son commerce, ses grands hommes, l’esprit, et l'aménité de ses habitants.

Je méditais une foule de projets d'amélioration. Dans mes rêves, mon imagination embellissait encore ce tableau imposant qu’offrent à Bordeaux les quais, les magasins de la marine, la douane, la bourse, les allées et le théâtre. Des marais, qui infectaient une partie de la ville, à dessécher; une ville nouvelle à bâtir sur l'emplacement du Château-Trompette ; des travaux à faire dans la Garonne pour améliorer la navigation ; un pont à construire sur le fleuve ; un hôpital à édifier pour les malades, etc., telles étaient les créations qui n’attendaient, pour être réalisées, que quelques années de paix. Étais-je assez candide, assez simple Y Je répondis froidement aux ardentes félicitations de mes amis, et je les priai d’obtenir que je restasse à Bordeaux comme conseiller d’État en service extraordinaire; ils s’écrièrent que j'étais fou et m’engagèrent à en prendre mon parti, la chose étant sans remède. Fou ! je ne l'étais pas tant que cela leur semblait. Ni ambitieux, ni courtisan, je pressentais que sur le théâtre nouveau et glissant où j’étais appelé, je finirais infailliblement par me casser le cou. Tandis que je rechignais contre ce qu’on soutenait être une bonne fortune, et que j’alléguais le dérangement que ce déplacement causerait à mes finances, je restais à Bordeaux, sous prétexte d’établir mon successeur, qui m’avait, en effet, prié de l’attendre. Je reçus une lettre de Bourrienne qui m’annonçait fort obligeamment que le Premier Consul avait mis dix mille francs à ma disposition, que je trouverais à mon arrivée; que mes meubles me restaient et que le ministre de l’Intérieur était disposé à les acheter pour le compte de la préfecture. Si ce n’était pas un pont d’or, c’était du moins une gracieuseté à laquelle je ne pouvais pas être insensible. J’étais entré à Bordeaux triomphant, j’en sortis assez tristement, sans faire d’adieux, sans tambour ni trompette, ayant assez de mes regrets, sans mettre à l’épreuve ceux de mes administrés.

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