‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 232 sur 325 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

jamais senti de sympathie. Je n'avais pas pu m’accoutumer à la haute position que le 9 thermidor lui avait faite ; elle me semblait au-dessus de ses talents, de sa capacité, de son caractère moral, et dangereuse pour la chose publique. Le 1er brumaire an IV, jour où je l’avais attaqué corps à corps à la tribune, nous avait mis en état d’hostilité. Je crois que, depuis, nous ne nous étions pas même rencontrés. Le temps avait entièrement effacé chez moi les traces de nos dissentiments passés. Lorsque j’appris sa position auprès de d’André, je m’en expliquai avec amertume.

J’étais indigné qu’un conventionnel, un votant, eût la bassesse de faire le plus vil métier, et au service des Bourbons. On le lui rapporta, il en fut affecté et me fit offrir des explications et une entrevue; j'y consentis. Lorsque j’eus entendu Tallien, quel fut mon étonnement! 11 n’y avait de sa part aucun engagement envers d’André, aucun devoir; c’était pure obligeance, pour donner des renseignements et son opinion quand on les lui demandait et tant que cela lui convenait. — « Pouvez-vous « douter, ajouta Tallien avec émotion, que je ne sois toujours « fidèle à la Révolution, à mes anciens collègues, aux vieux « patriotes qui se dévouent pour la cause nationale? Je fais des « vœux pour qu'ils réussissent, je puis leur faire parvenir des « avis utiles et je n’y manquerai pas. M. d’André est un hon- « nête homme, ennemi de la violence; il est persuadé qu’à la « manière dont on se conduit à la Cour, on amènera quelque « catastrophe. Il ne dissimule pas ses inquiétudes, mais on n’en « tient aucun compte. Aux Tuileries, chacun a sa police et con- « trarie la sienne. »

L’elfusion de Tallien me parut sincère; cependant, je me tins dans une certaine réserve. Nous eûmes ensuite la preuve qu’il était de bonne foi, notamment dans l’affaire de Stevenot, qui recrutait à Paris un corps de chouans pour la Cour. Tallien nous informa des vives altercations qui avaient eu lieu entre Blacas et d’André, qui se refusa à des arrestations tout à fait arbitraires qu’exigeait le favori de Louis XVIII.

D’André consultait aussi le duc deBassano. Leur connaissance remontait à l’Assemblée constituante; ils l’avaient renouvelée à

Vienne, lorsque nos armées victorieuses avaient occupé cette capitale. Sur la demande du directeur de la police, le duc lui procura un homme de sa confiance et fut ainsi en mesure de savoir ce qui se passait.

Il m’était démontré que le parti révolutionnaire pour lequel j’avais exprimé ma préférence, n’étant pas organisé pour l’action, serait devancé par le parti bonapartiste auquel je n’étais pas affilié. L’Empereur était à deux pas de la France. S’il revenait, ce qui me paraissait très facile, je ne doutais pas qu’il ne chassât les Bourbons. Alors, je ne pouvais reculer, je me prononçais pour lui, mais une restauration impériale, bien ■qu’elle ne me répugnât pas autant que celle des Bourbons, avait peu d’attrait pour moi. J’étais convaincu que l’Empereur attirerait encore sur nous toute l’Europe; je craignais qu’il ne trouvât pas dans le pays une réunion d’esprits et de forces, l’ensemble et l’énergie indispensables pour résister à l'irruption des armées étrangères; je n’avais plus confiance dans sa fortune. S’il était vaincu, une seconde Bestauration des Bourbons, les vengeances et les proscriptions étaient inévitables, et les -conventionnels, les premières victimes.

Sans ambition, dégoûté des fonctions publiques, fatigué des agitations politiques, je résolus d’en abandonner le théâtre et d’aller à l'étranger attendre en repos le dénouement de la crise. Je me rendis à Bruxelles. Bien que je n’eusse pas besoin de l’autorisation du gouvernement des Pays-Bas, je le prévins de mon intention de m’établir dans cette ville. J’allai voir M. Apelins, mon ancien collègue au Conseil d’État; je lui donnai pour motif la position désagréable et peu sûre dans laquelle étaient les conventionnels sous la Restauration; je le priai d’en parler au Roi. 11 chargea M. Apelins de me dire qu’il se rappelait m’avoir vu à Paris sous le Consulat, et qu’il me verrait avec plaisir résider dans ses États. Je fis toutes les dispositions pour mon établissement. Je revins à Paris pour expédier mes meubles et effets; je n’avais parlé de mon projet à personne; une indiscrétion le trahit. Dans un instant j’eus sur les bras les principaux personnages des partis, Fouché, Bassano, etc.; ils me reprochèrent de les abandonner, de déserter la cause na-

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