‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 235 sur 325 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

« regarde pas. Il ne nous appartient pas de démentir nos pères. « En conscience, nous ne pouvons éprouver ni douleur ni re- « pentir. »

Dans des conciliabules royalistes, on ouvrit l'avis de s'emparer des conventionnels votants alors à Paris et de les traîner à Saint-Denis, pieds nus, la corde au cou, la torche au poing. Ils en furent avertis par Tallien. L’épouvante en gagna quelquesuns, d'autres traitèrent cela d’absurde folie; Fouché ne savait trop que croire. Plusieurs, soutenus par des hommes résolus du parti révolutionnaire, s’armèrent et se tinrent sur leur garde, décidés à résister. On mit en délibération un contre-projet, celui de se porter à Saint-Denis ou sur la route au nombre de 7 000 hommes, de se jeter dans le cortège et de faire main basse sur la famille royale. Ces résolutions transpirèrent, firent réfléchir la Cour et tempérèrent l’ardeur des ultra-royalistes.

On était depuis neuf mois sous le joug des Bourbons ; ils avaient donné leur mesure. Leurs ennemis trouvaient le temps long et étaient impatients de s’en débarrasser. Ils attendaient le printemps, plus favorable que l’hiver, pour entrer en campagne. L’attention était nécessairement fixée sur l’Empereur et l’île d’Elbe. Tout ce qui le concernait excitait vivement l’intérêt ou la curiosité. On s’interrogeait sur ses actions, ses projets, ses pensées. Les communications n’étant pas faciles, on avait rarement de ses nouvelles. Les Bourbons faisaient répandre qu’il était fou, que les Français qui l’avaient suivi l'abandonnaient et revenaient dans leur patrie; que, pour le bonheur de la France et le repos du monde, ce grand criminel était frappé de la vengeance céleste et à jamais fini, pour servir de leçon et d'exemple à tout usurpateur. On le représentait généralement comme résigné à son sort, dégoûté des grandeurs, projetant dans son petit Etat des améliorations, des embellissements, et s’occupant à écrire son histoire. C’était ainsi qu’il se montrait aux voyageurs étrangers très curieux de le voir et qu’il recevait volontiers.

Le parti bonapartiste était très intéressé à établir des communications avec l’Empereur pour l’informer de l’état des choses en France, connaître ses intentions et sa volonté, se diriger et

agir en conséquence. D'un autre côté, le parti craignait que les polices ne découvrissent ses relations, que le secret des plans fût trahi et leur succès compromis. Je n’ai pas eu connaissance de communications bonapartistes avec l’île d’Elbe; j’ai lieu de croire que, s’il y en a eu, elles n’ont pas été bien importantes, du moins jusqu'à une époque très rapprochée du retour de l’Empereur.

Si la 16e division militaire était, au nord, un point de première importance pour le parti bonapartiste, le Midi méritait peut-être plus encore son attention. Le Gouvernement y avait rassemblé beaucoup de troupes, sous prétexte de démêlés avec Murat. Si l’Empereur revenait, il était probable qu’il débarquerait sur les côtes de la 8e division militaire dont Masséna était gouverneur, et qu’il traverserait la 7e où commandait Marchand. En 1814, ce général avait jusqu’à la fin soutenu l’honneur des armes françaises; on espérait qu’il ne combattrait pas l’Empereur. Masséna ne pardonnait pas aux Bourbons de lui avoir dénié la qualité de Français et imposé des lettres de grande naturalisation. D’un autre côté, il était depuis longtemps très aigri contre l’Empereur, maladif, sans énergie, n’aspirant qu’à jouir en paix de ses honneurs, de sa fortune. Il n'était pas indifférent d’être assuré des chefs de l’armée; mais, dans les dispositions où elle était, cela n’était pas rigoureusement nécessaire. Il suffisait d’un régiment, d’un colonel, qui arborât le drapeau tricolore pour entraîner une garnison, un corps de troupes. Le hasard servait à souhait le parti bonapartiste. Si l’Empereur était assez heureux pour traverser 1a, 8e division et entrer dans la 7e, son soi t pouvait dépendre du parti que prendrait la garnison de Grenoble. Dans cette place se trouvait le 7° régiment de ligne commandé par le colonel La Bédoyère. Toute sa famille était légitimiste; âgé de moins de trente ans, il avait fait la guerre avec distinction et gagné ses grades sur les champs de bataille. Beau, brave, ardent, aventureux, passionné pour la gloire et l’honneur de son pays, il ne pouvait suppor ei l’état d’abaissement et d’humiliation ou la Restauration l’avait réduit. Il appelait de toute son âme le retour de l’Empereur et se flattait de le retrouver corrigé de son ambition et de son despo-

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