‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 236 sur 325 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

tisme. II était en congé à Paris et y passa l’hiver à se concerter avec son parti sur le rôle important auquel il pouvait être appelé. II fréquentait les salons de la duchesse de Saint-Leu ; mais ce n’était pas là qu'il conspirait. Il venait journellement chez le duc de Bassano, la nuit, secrètement, dans son cabinet. Malgré les ordres du ministre de la Guerre, il prolongea son séjour après l’expiration de son congé, évitant de se montrer, et ne rejoignit son régiment que dans les derniers jours de février.

Par un commun instinct, les partis avaient été d’accord pour attendre le printemps. L’homme participe alors à la fermentation qui ranime toute la nature, les jours sont plus longs, la place publique est plus tenable. Cette année, le printemps était précoce ; dans le jardin des Tuileries, les bourgeons des arbres promettaient bientôt des feuilles. Partout, la violette était commune; elle devint pour l'Empereur un surnom, pour les bonapartistes un signe de ralliement, pour la Cour celui de la sédition. Dans les salons, dans les casernes, dans les cabarets, on buvait au Père la Violette , à son prochain retour, on le prédisait; on conspirait ostensiblement avec des bouquets, des romances, des chansons grivoises, le verre à la main.

Dans les conciliabules, on agitait sérieusement de graves questions, entre autres celle de savoir quand on lèverait l'étendard. Les révolutionnaires n'avaient à prendre conseil que d’eux-mêmes. Agissant pour l’Empereur, les bonapartistes n'étaient pas aussi libres; s’ils éclataient avant son débarquement, les puissances redoublaient de précautions et lui opposaient des obstacles sérieux. Ils jugèrent plus convenable de ne se mettre en mouvement que lorsqu’il serait débarqué, persuadés que, dès qu’il aurait mis le pied sur le sol français, peuple et soldats lui ouvriraient les bras. On chercha les moyens de lui faire connaître cette résolution et de le presser de se rendre au vœu de la nation et de l’armée et à la grande fête qu’on lui préparait. Il mit à la voile le 26 février. Se décida-t-il d’après des communications récemment venues de France, telles que celles apportées par Fleury de Chaboulon de la part du duc de Bassano? Je l’ignore. Je présume que l’Empereur, informé du projet formé au Congrès de Vienne de l’enlever de l’île d’Elbe,.

MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU

et connaissant par ses propres observations l’état des choses en France, jugea le moment favorable et prit son parti de luimême.

Le G mars, la nouvelle se répandit à Paris que l’Empereur était débarqué, le 1er, au golfe Juan. Les bonapartistes furent au comble de l’étonnement et de la joie. Les révolutionnaires, désappointés, prirent le parti d’attendre les événements. Fouché et Carnot parurent se résigner de bonne grâce et partager la joie publique. Pour la première fois, Fouché vint, et en plein jour, chez le duc de Bassano se réjouir avec lui et faire son compliment à la duchesse.

C’était le moment ou jamais d’éclater pour augmenter les embarras des Bourbons, les traquer ou les forcer à la fuite, et favoriser la marche de l'Empereur. Il y eut de l'hésitation. Des gens pour qui son succès ne paraissait pas assuré ne voulaient pas d'avance se compromettre avec les Bourbons. D’autres craignaient de contrarier l’Empereur, de lui déplaire et pensaient qu’on devait attendre ses ordres. Il leur semblait l’entendre dire : « Me voilà ! Je n’ai pas besoin de vous ; laissez-moi faire! « Les Bourbons ne m’attendront pas, mon nom seul les mettra « en déroute. » Cependant, la résolution d’agir l’emporta. Des ordres, ou plutôt des avis furent expédiés dans toutes les directions, notamment dans la 16e division militaire. Davout, un de ceux qui craignaient de déplaire à l’Empereur, s’était enfin décidé à en courir les risques, et il s’engagea à se porter à Compïègne au-devant des troupes dès que leur mouvement serait prononcé. Les frères Lallemand étaient à Paris; l’aîné se rendit dans le département de l’Aisne; le puîné resta quelques heures de pjlus pour diverses dispositions. Au moment départir, il alla prendre les derniers ordres de Davout ; le maréchal hésita, balbutia, et finit par déclarer qu’il craignait de contrarier les intentions de l’Empereur; que, toute réflexion faite, il ne bougerait pas sans ses ordres, et qu’il fallait tout contremander. — « Il « est trop tard, lui répondit Lallemand. Comment, monsieur le « maréchal, sur la foi de votre engagement d’honneur, les « ordres ont été expédiés, mon frère est parti, nos camarades « vont lever l’étendard, ils comptent sur vous... et vous les

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