‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 238 sur 325 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

le ministère de la Police. Il n’était pas homme à donner dans un pareil guêpier. La situation était désespérée pour les Bourbons, il refusa. Il fallait qu’ils se sentissent bien malades pour que le comte d’Artois demandât une entrevue à Fouché. Elle eut lieu chez la princesse de Vaudemont, liée d’amitié avec lui. Le prince s’y trouva avec le comte des Cars. Fouché avoua avec regret qu’il ne lui était pas possible d’arrêter la marche de l’Empereur. On lui prêta, lorsqu’il se sépara du prince, cette phrase prétentieuse : « Sauvez le Roi! Je me charge de sauver « la monarchie. » Des agents de police vinrent à l’hôtel de Fouché pour l’arrêter. Il fit intervenir le poste voisin de garde nationale et le mit aux prises avec la police. Pendant ce temps, il se sauva par-dessus un mur mitoyen chez la reine Hortense et disparut. Je ne le vis plus jusqu’au 20 mars. Cette expédition, réelle ou simulée, jointe aux menaces des royalistes, avertit les ennemis des Bourbons d’avoir à redoubler de précautions. Tallien nous fit savoir qu’on avait de très mauvais desseins ; que Blacas avait remis une liste de vingt-cinq personnes à arrêter, outre Foucbé L’Empereur s’approchait de Paris; il n’y avait plus de doute qu’il n’y arrivât dans trois ou quatre jours et que les Bourbons ne prissent honteusement la fuite.

En apprenant l’arrivée de l’Empereur à Fontainebleau, les bonapartistes se préparèrent à faire irruption dans les places que les royalistes allaient laisser. Cambacérès, consulté, leur répondit : « Messieurs, vous ferez ce que vous voudrez, je ne « m’en mêle pas. Je n’ai pas oublié la semonce que me donna « l’Empereur pour avoir fait fusiller Malet en son absence et « sans son autorisation. » Cambacérès ne disait qu’à moitié sa pensée et craignait plus de se compromettre avec les Bourbons que de déplaire à l’Empereur.

Dans la nuit du 19 au 20 mars, on frappa à la porte de la maison. Le portier avait l’ordre de ne pas ouvrir après minuit. Je regardai par la fenêtre, je vis un homme qui me parut être en uniforme. Je demandai : « Qui est là? » Il me répondit : * Warée. » Il ajouta et répéta : « Ils viennent de partir. * C’était mon libraire; il était de garde aux Tuileries. Je le fis

entrer; il nous raconta la débâcle de la famille royale. Le trône et le palais étaient vacants. Je m’y at tendais, je n’en fus pas surpris, car la garde royale, au lieu de faire face à Fontainebleau, lui tournait le dos et avait été échelonnée sur la route de Lille.

Le 20, au matin, les bonapartistes et les patriotes coururent les uns chez les autres pour se féliciter et se réjouir du départ des Bourbons. Les bonapartistes affluèrent chez le duc de Bassano, comme à leur quartier général. Fouché y vint encore partager la joie commune. Le public se porta aux Tuileries et circula dans le jardin, dans la cour et sur le Carrousel, attiré par la curiosité, sans montrer de regrets pour les Bourbons, ni d'enthousiasme pour l’Empereur qui allait arriver. Quelques limiers de police, répandus dans les groupes, criaient : Vive le Roi I et n’excitaient que les rires. Des bonapartistes, notamment des militaires en uniforme, entrèrent dans le palais pour en prendre possession. Le drapeau blanc flottait toujours sur le pavillon de 1 horloge; ils le remplacèrent par le drapeau tricolore; il fut salué par les cris répétés de : Vive l’Empereur! Par ce changement de décoration, la révolution fut consommée. L’ordre ne fut pas troublé un seul instant dans Paris, bien qu’il n’y eût ni gouvernement, ni autorité. Le reste du jour se passa en communications des bonapartistes installés aux Tuileries avec l’Empereur, dont on attendait à tout moment l’arrivée. Je me tins modestement sur le pavé, dans la foule, écoutant, observant; à la nuit, ne voyant rien venir, je rentrai tranquillement chez moi. Le lendemain, je ne me dérangeai pas de mes habitudes ; j’appris que l'Empereur était arrivé et avait failli être étouffé dans les transports de joie des bonapartistes des deux sexes qui encombraient le palais.

Je n’avais pas désiré son retour, j’avais ouvertement travaillé pour un autre but; ma conscience ne me permettait pas d’aller lui présenter mes félicitations. Des gens qui étaient dans le même cas, entre autres Fouché, ne furent pas aussi scrupuleux que moi. Les chefs bonapartistes, Bassano, Bovigo, Lavalette, ne manquèrent pas de révéler à l’Empereur la conduite du parti révolutionnaire. Aussi, moitié riant, moitié sérieux, jeta-t-il au

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