CHAPITRE IV
Composition de la Section de législation; portraits de ses membres; travaux du Code civil. — Cours des premier et deuxième consuls ; société, salons : Mmes Devaines, de Staël, Récamier, de Montesson. — Relations avec Mme Bonaparte. — Les ministres Carnot et Lucien Bonaparte sont remplacés. — .l’écris les discours et les entretiens du Premier Consul. — Ma mission dans la 6e division militaire. — Promenades dans le Chablais et le canton de Vaud. — Je présente au Corps législatif l’exposé de la situation de la République.
Avant d’entrer dans la carrière politique, j’appartenais au barreau. Je fus cependant un peu contrarié d'avoir été attaché à la section de législation du Conseil d'Etat. J’avais goûté de l’administration, j’aurais préféré la section de l’intérieur. J’avais pour collègues Boulay (de la Meurthe), président, Berlier, Emmery, Béal et Portalis. Il y avait là de toutes les nuances. Nous étions, Berlier et moi, conventionnels et votants. Réal, ardent révolutionnaire, n’avait été membre d'aucune assemblée. En des temps fort critiques, il avait occupé à Paris des places importantes dans l’ordre judiciaire et l’administration, et exercé les fonctions de défenseur officieux. Sa carrière avait été semée de beaucoup de vicissitudes. Il en était sorti avec une réputation de courage, de dévouement et d’habileté dans les affaires. Spirituel, vif, riche de faits et d’anecdotes, il égayait parfois nos discussions les plus sérieuses. Les royalistes lui avaient fait une renommée effrayante. C'était pourtant un très bon homme, qui avait obligé beaucoup de ces nobles détracteurs.
Boulay, dévoué à la Révolution, était plutôt un penseur, un organisateur qu’un homme d’action. Il avait cependant fait comme soldat la première campagne de la liberté. Son aptitude, comme ses études, était toute philosophique et législative. Ses travaux au Conseil des Cinq-Cents avaient été remarqués. Il avait une grande tache aux yeux des nobles ; c’était son fameux
MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU
rapport sur leur expulsion ou leur exclusion de l'exercice des droits politiques. La mesure était logique, car ils étaient plus ou moins ennemis de la Révolution et devaient à tout jamais former dans la nation une petite nation à part. Ce projet avait l'assentiment de Sieyès, logicien inflexible. C’était un remède trop fort pour le tempérament que les traditions et la civilisation avaient fait au corps social.
Emmery était un patriote de 89 connu par des travaux utiles dans l’Assemblée constituante, par sa modération au milieu des orages et des luttes des partis, par son instruction, la justesse de son esprit, sa candeur et sa bonhomie. 11 avait un caractère indépendant, un peu sauvage, des habitudes simples et méthodiques. Les exigences du monde le fatiguaient, il ne pouvait pas s’y plier, s’en affranchissait, fuyait la société et la cour et ne se livrait encore qu’avec peine à un petit cercle d’amis. Nous nous étions liés au Conseil des Cinq-Cents, où nous avions suivi la même ligne.
Avec le talent propre à jouer un rôle, Portalis s’était glissé inaperçu à travers la Révolution. 11 n’avait pas un caractère assez fortement trempé pour prendre un parti. Il était, au fond, essentiellement monarchique. Lorsque la République fut constituée et qu’il fut nommé au Conseil des Anciens, cette transformation lui parut sérieuse; il prêta serment à la République, espérant y faire son chemin si elle devait se consolider. Il tint le premier rang parmi les orateurs. Ron, excellent homme, il était bien avec tout le monde; il tendait la main aux patriotes et recevait avec plaisir les caresses des royalistes; elles ne lui manquèrent pas. Malgré sa modération, sa bienveillance, son talent inoffensif, il ne put éviter la proscription au 18 fructidor; il eut le bonheur de se soustraire à ses rigueurs et de trouver un généreux asile. Il était dévoué au Premier Consul, qui lui avait rouvert les portes de la patrie et qui revenait aux traditions monarchiques. Jurisconsulte, publiciste, doué d une imagination méridionale et d’une rare mémoire, orateur distingué au barreau, à la tribune, malgré son accent provençal, alliant la religion et la philosophie, la bonhomie et la finesse, la simplicité d’un enfant et la gravité d’un homme d'Etat, la fran-