CHAPITRE XXVII
son retour. Pendant les Cent Jours, je n’eus aucun entretien particulier avec lui; il ne m’en témoigna pas le désir et je n’en recherchai pas l’occasion.
Par les décrets de Lyon, les deux Chambres étaient dissoutes, les émigrés ramenés par la Restauration étaient expulsés du territoire, l’ancienne noblesse était abolie, la nouvelle maintenue; les généraux et les officiers de terre et de mer introduits dans les armées depuis le 1er avril 1814 étaient renvoyés; tous les changements opérés dans l’ordre judiciaire déclarés nuis et non avenus ; les biens des émigrés enlevés aux établissements publics rendus à leur destination; la maison du Roi et les Suisses licenciés; les décorations royales abolies. On ne pouvait pas moins faire pour démolir la Restauration.
La réunion des collèges électoraux à Paris dans le courant du mois de mai en assemblée extraordinaire du Champ de Mai était annoncée, afin de prendre les mesures convenables pour corriger et modifier les constitutions selon l’intérêt et la volonté de la nation et, en même temps, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils. L’annonce de cette pompeuse solennité, empruntée aux premiers temps de la monarchie et si peu dans nos mœurs, était un correctif illusoire à la dictature dont l'Empereur était nécessairement investi. Le couronnement se trouvait là pour faire croire à un concert avec l’Autriche et diminuer la crainte de la guerre.
Bien qu’il se fût prononcé contre l’Empereur, Fouché, à la nouvelle de son débarquement, avait paru partager la joie des bonapartistes. Le 20 mars, il accourut avec empressement aux Tuileries. On n’avait pas laissé ignorer ses sentiments à l’Empereur, qui, s’il n’avait écouté que son goût, ne l’aurait pas nommé ministre. L’opinion publique était montée en faveur de Fouché. Des patriotes s'obstinaient à le regarder comme un défenseur de la Révolution, les bonapartistes comme un auxiliaire important; les royalistes espéraient aussi en tirer bon parti. Ceux qui n’avaient pas de confiance en lui le croyaient moins dangereux dans le gouvernement que sans fonctions. Connaissant le fond de sa pensée, je fus très curieux de savoir comment il entendait la concilier avec les devoirs que lui impo-
sait le ministère. Lorsque le mouvement et l’agitation du premier moment furent un peu calmés, je pus enfin l’aborder et causer avec lui.
Entré dans son cabinet, après un échange de quelques paroles banales, je pris un siège auprès de son bureau où il était assis. Ensuite, nous nous regardâmes un moment sans parler, en riant, comme deux augures.
« — Eb ! bien, me dit-il, nous y voilà !
* — Oui, répondis-je, te voilà ministre, et de l’Empereur.
« — Ma foi, j’aurais autant aimé ne pas l’être.
« — Oh ! pour cela, tu me permettras de n’en rien croire!
« — La police! J’en ai par-dessus la tête, j’en suis saoul. A » chaque pas, je vais me heurter contre Réal, Savary et tant « d'autres. Ce n’est pas que je les craigne, j’en ai tourné de plus « fins; mais la police, ça n’en vaut plus la peine, il n’y a rien à « faire. Dans ce moment, il n’y a que deux ou trois ministères, « les relations extérieures, la guerre, l’intérieur.
« — Pourquoi n’as-tu pas demandé l'intérieur?
« — On a voulu absolument Carnot .
« — Ce n’est pas un mauvais choix.
« — 11 s’y noiera, tu verras. Du reste, je ne l’envie pas. Il « n’y avait pour moi qu’un ministère où je pouvais être utile, « les Relations extérieures. Aujourd’hui, l'important ce sont les « négociations.
« — Après la guerre.
« — Il faut les faire marcher de front. Caulaincourt, c’est « l’Empereur; malheur ou maladresse, il est discrédité. Il « fallait dans ce département un homme qui y fût nouveau, « d’un caractère indépendant, l’homme de la France et non pas « seulement de l'Empereur, je suis sous ce rapport connu dans « les Cabinets. J’ai eu de bonnes relations en Angleterre, en « Autriche, nos courriers seraient déjà partis.
« — Oh! la police se fourre partout. Tu sauras bien...
« — Oui; si je le dis à l’Empereur, sa vanité sera blessée, « il me contrecarrera. Si je ne le préviens pas, il m’accusera « de le trahir 11 faut pourtant savoir ce que veulent les puis-
« sances.