‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 241 sur 325 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

* — Il me semble que ce n’est pas douteux. Tu m'as toujours < dit que le retour de l’Empereur nous les ramènerait toutes e sur les bras; j’en suis persuadé.

« — Je le crois encore. Toi et moi, nous pourrions dire : a Vous avez voulu l’Empereur, le voilà; tirez-vous en comme t vous pourrez; mais il ne faut pas jeter le manche après la « cognée.

« — Moi, je ne puis rien. Toi, tu es ministre, tu t’es donc t engagé à soutenir l’Empereur.

« — Tant que je le pourrai; mais si ce n’était pas possible,

« faudrait-il abandonner les intérêts de la France et la sacrifier c à un homme ?

« — C’est avec ce beau raisonnement qu’en 1814 on a sacri- « fié l’Empereur et la France, et qu’on ramènera encore les « Bourbons. J’aimerais mieux qu'ils eussent été renversés « autrement que par lui. Nous ne sommes pas allés le chercher,

« il est venu; désormais, il est pour nous tous une nécessité.

« — Tout cela est très bien ; mais avec ces sentiments chevai leresques on s’enfourne dans une impasse; en cas de malheur,

« on ne trouve pas d’issue. Si les puissances s’obstinaient à ne « pas faire de paix avec l’Empereur, si nous ne pouvions pas « continuer la guerre, il faut tout prévoir, il y aurait de la folie « à ne pas changer de manœuvre. Je dis plus, la prudence « conseille de s’y préparer éventuellement, pourn'ètre pas pris « au dépourvu.

« — N’est-il pas à craindre que cette extrême prévoyance de « l’avenir n’affaiblisse la confiance pour le présent et ne para- * lyse l’énergie nationale?

t — Je ne dis pas qu’il faille le proclamer sur les toits.

« — J’admets pour un instant ta supposition; pas d’Empe- « reur possible. Alors, quoi?

« — Ma foi, je n’en sais rien. Cela dépend des chances de « la guerre et des négociations ; la régence, la République, « d’Orléans... »

Après qu'il m’eut répété pour la vingtième fois les avantages et les inconvénients de ces éventualités, je lui dis :

« — Les Bourbons, à aucun prix. Y consentir, jamais!

« — Jamais? On peut être réduit à cette extrémité, mais « les derniers ; et tellement muselés que tout soit bien garanti,

« les hommes et les choses.

« — Je ne vois pas de garanties possibles. Avec les Bour- « bons, quelle figure peuvent faire les hommes de la Révolu- « tion? L’épreuve a été faite, on n’en finira point, ce sera « toujours à recommencer.

« — Bah! Bah! avec de bonnes Chambres, de bons ministres, « une bonne armée, ce serait bien le diable si l’on ne venait pas « à bout d’un roi cul-de-jatte, de princes crétins, d’émigrés « caducs et imbéciles!

« — Tu oublies la duchesse d’Angoulême.

« — On l’envoie en Autriche.

« — Bien arrangé, compte la-dessus. Si les Bourbons « reviennent, tu seras trop heureux de pouvoir décamper si tu * ne veux pas pour cette fois être pendu. Rappelle-toi ma pré- « diction. »

Après l’avoir laissé quelques moments plaisanter sur ce texte, je ramenai la conversation à un ton plus sérieux et sur ce qu’il y avait à faire dans l’intérieur. Là se présentaient deux systèmes; le premier, de laisser à l’Empereur toute latitude d’action pour se préparer à la guerre, et de le pousser aux moyens les plus énergiques pour soulever la nation et développer toutes ses forces. Le second, de faire cesser la dictature de l’Empereur, de l’obliger à établir un gouvernement représentatif, de nommer des députés, de convoquer une Assemblée pour défendre et stipuler, dans tous les cas, les libertés et les intérêts delà France. Ce dernier système était celui de Fouché, et moi, je pensais qu’il nous serait fatal.

On ne connut qu’après le 20 mars son entrevue avec le comte d’Artois. Il fut le premier à en parler et il en tirait vanité. 11 me dit à ce sujet: « Ces imbéciles, je leur avais prédit « ce qui leur est arrivé. S’ils avaient suivi mes conseils, ils « n’en seraient pas là. Ils ont fait les fiers et n’ont pas voulu « me croire, ils sont venus à moi quand il n'y avait plus de « remède. Ils m’ont cru assez bête pour m’enterrer avec eux... « Tu n’as pas d’idée de la stupidité du comte d’Artois. J’en

Page 1