‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 244 sur 325 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

seaux. Par le petit nombre de ceux qui les brûlaient, j’augurais très mal de nos affaires.

Le retour de l'Empereur semblait tenir du prodige et son étoile reprendre son éclat. Ses proclamations, ses décrets de Lyon réveillaient, exaltaient le sentiment national. On fut d’abord ébloui et sous le charme; mais bientôt vinrent la réflexion et les calculs. Dans ces actes, Bonaparte s’intitulait : Napoléon, par la grâce de Dieu et les Constitutions de l’Empire, Empereur des Français , etc. C’était donc une restauration impériale chassant une restauration royale; il n’y manquait que l’Impératrice et le roi de Rome, et l’on annonçait leur prochaine arrivée. Certes, l’Empire revenant avec sa puissance, son bras de fer, son éclat, ses prestiges, ce n’était pas trop pour conjurer l’orage qui allait fondre sur la France ; mais ce n’était plus cet Empire-là. Il ressuscitait peut-être plus faible que lorsque, en 1814, il avait succombé. Quelle que fût la valeur personnelle de l’Empereur, vaincu, renversé du trône, en y remontant ce n'était plus le même homme. Frappé de la foudre, il en portait la tache. La France avait aussi changé. En y passant, la restauration royale avait réveillé chez les uns l'amour de la liberté ; elle avait payé les autres de leur défection, ils lui avaient prêté serment. Quel fond l’Empire pouvait- il faire sur des maréchaux, des généraux, des ministres, des sénateurs, des notabilités de toutes sortes qui, par égoïsme ou par fatalité, s’étaient, dans moins d’un an, entachés d’une double défection? Les bonapartistes sincères étaient divisés. Il y en avait qui criaient à l’Empereur en l'élevant sur le pavois : « Nous sommes à vous, « mais à une condition : Plus de despotisme ! de la liberté! des « institutions ! des garanties ! » L’Empereur aussi se faisait libéral, malgré lui, par force ; n’importe, il se mutilait. Tiraillé d'un côté par ces exigences, de l’autre par sa nature et ses habitudes, il était affaibli, il n’était plus lui-mème.

Par ces raisons, j’aurais préféré que Napoléon se fût présenté non plus comme Empereur, mais comme le bras vengeur de la France révolutionnée, exerçant la dictature jusqu'à ce que la nation, ayant reconquis son indépendance par les armes et les négociations, constituât son gouvernement. C’était une situa-

tion nette et déterminée. Dès lors, plus de Chambres, de discussions, de bavardages. De l'action, de Faction, toujours de Faction. Tout à la guerre ; faire du peuple français une armée et de la France un camp. Malheureusement, il était très difficile que l’Empereur se résignât à n’être qu'un dictateur et un dictateur révolutionnaire. Four cela, il aurait fallu qu’il laissât chez eux les instruments pourris ou usés de l’Empire, civils et militaires, qui l’avaient lâchement abandonné pour passer aux Bourbons, et qu'il les remplaçât par des hommes nouveaux, jeunes, ayant leur fortune à faire et capables d’exalter le peuple et l’armée. En se restaurant Empereur, la fatalité l’obligeait aussi à restaurer son ancien cortège de dignitaires, de ministres, de conseillers d’État, de maréchaux, d’écuyers, de chambellans, la plupart amis plus que douteux, discrédités dans l’opinion et dont très peu étaient disposés à se sacrifier pour lui et la patrie. Il y en avait même qui n’auraient pas mieux aimé qu’il les laissât de côté, en attendant que la crise fût passée. Par exemple, Cambacérès n’accepta le ministère de la Justice et ne parut sur la scène qu’en rechignant. Il dissimulait mal ses angoisses, elles perçaient dans toute son attitude et jusque dans ses discours. D’autres s’estimaient très heureux d'être enterrés dans des places obscures comparativement à celles qu’ils avaient occupées, l’archichancelier Lebrun dans l’Université, l’ex-ministre Molé dans les ponts et chaussées, Champagny dans les bâtiments civils. Le maréchal Moncey sut éluder le commandement de la gendarmerie. Par exception, un petit nombre d’hommes que l’Empereur ne voulait pas employer, tels que Seguier et Pasquier, traînaient leur repentir de porte en porte et imploraient grâce et pardon. Toute la réorganisation impériale ressemblait fort à un imbroglio où l’on venait avec un masque et qui avait l’aspect d’un bâtiment provisoire construit avec de vieux matériaux. Au lieu de commander le respect et la crainte par son attitude révolutionnaire, la France, par ce système bâtard, fut regardée par les rois comme étant en révolte contre eux et les Bourbons.

La nomination de Carnot au ministère de l’Intérieur ne fut

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