‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 245 sur 325 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

pas un acte spontané de l’Empereur. Sa première pensée s’était portée sur des candidats impériaux. Ce choix lui fut suggéré comme un moyen de plaire au parti révolutionnaire. Carnot avait une vieille popularité. Elle lui avait été conservée par sa défaveur sous l’Empire; sa défense d’Anvers l'avait renouvelée, elle s’était accrue par son Mémoire au Roi , acte courageux d’hostilité à la Restauration. Satisfait d’être délivré des Bourbons, Carnot ne vint pas au-devant de l’Empereur; ce fut Napoléon qui fit appeler le vieux républicain. Il accepta le ministère non seulement sans répugnance, mais avec satisfaction. Dans la crise où était l’État, il croyait, en se dévouant à l’Empereur, se dévouer à la patrie et à la liberté. Il poussait le rigorisme jusqu’à se défendre d’avoir coopéré à la révolution du 20 mars, l’Empereur seul ayant le droit de détrôner les Bourbons; il n’y adhérait que parce qu’elle avait eu l’assentiment moral de la presque totalité des citoyens. Il voulait qu’elle ne se complétât que par la modération.

Je concevais bien que, regardant l’Empereur et la patrie comme intimement liés par la nécessité, Carnot crut servir l’une en se dévouant à l’autre, mais je ne compienais pas ses scrupules sur la manière dont cette alliance s’était formée, ses principes sur la fidélité dus à la Restauration, sur les droits de l’Empereur et la conséquence tirée de ces droits que lui seul pouvait parler et agir au nom de la nation. Tout cela me paraissait subtil, étroit, contradictoire, tout à fait inutile et une vaine satisfaction que, par un purisme exagéré, Carnot se donnait. Comme il n’était pas homme à rétracter des scrupules puisés dans sa conscience, et qu’au fond il était superflu de les détruire, je ne l’essayai pas; je me bornai à lui dire que je ne les partageais pas. Il insista : « J’ai été, me dit-il, tout à fait « étranger au retour de l’Empereur, c’est la vérité. Je le crai- « gnais plus que je ne le désirais ; vous le savez mieux que « personne et je tiens à ce qu’on le sache. Je ne le servirai pas « moins avec zèle et dévouement. » Certes, sous le rapport moral je mettais Carnot à cent pieds au-dessus de Fouché ; mais j’aurais voulu que le ministre de l’Intérieur eût eu dans le caractère, les principes et l’action un peu de cette élasticité qui

débordait chez le ministre de la Police. Il passa par la tête de l’Empereur, on ne comprend pas à quelle fin, d’affubler Carnot du titre de comte. Il répondit à cette promotion par une longue dissertation sur l’origine et les abus des distinctions féodales, et néanmoins accepta pour ne pas se mettre en opposition avec l’Empereur.

Son Mémoire au Roi fut réimprimé, crié dans la rue et répandu avec profusion. 11 protesta qu’il n’était pour rien dans cette publication. On l'imputa à Fouché; non seulement il ne s’en défendit pas, mais il donna à entendre que l’Empereur n’y était pas étranger. Le but était de flétrir de plus en plus les Bourbons par l’œuvre d‘un citoyen moral et consciencieux.

Carnot ne paraissait pas inquiet de l’avenir et ne calculait pas les chances diverses pour en profiter. Il avait une foi entière à la révolution du 20 mars. Dans son opinion, l’Empereur était revenu avec l’amour de la paix et des libertés nationales. La coalition respecterait le vœu fortement prononcé de la France et la laisserait libre de choisir son gouvernement pourvu qu’elle maintînt le traité de Paris. L’Empereur n’avait quitté l’île d’Elbe qu'avec l’assentiment d’une partie des Puissances. L’Autriche lui renverrait l’Impératrice et son fils. Carnot se flattait que nos désastres touchaient à leur terme et que, ministre de l’Intérieur, il pourrait concourir activement aux progrès de l’industrie, au soulagement du peuple, au perfectionnement de l’instruction publique. Lorsque nous étions menacés de la plus violente tempête, philanthrope optimiste, il rêvait le retour de Pàge d’or. Les actes et les discours de l’Empereur, comparés à ceux du temps de l’Empire, formaient, il est vrai, un tel contraste qu’on pouvait en tirer le meilleur augure ; mais on ne savait pas qu’il avait fallu lui arracher le décret qui supprimait la censure et la direction de la librairie. D’ailleurs, ce n’était pas avec quelques institutions libérales qu'on pouvait défendre la France contre l’Europe en armes qui s’apprêtait à fondre sur elle.

Carnot était sans contredit un des plus opposés à la dictature de l’Empereur et des plus empressés à exiger de lui des institutions libérales, et qu’il se renfermât dans la légalité. Dans la

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