CHAPITRE XXVIII
confusion momentanée où la révolution du 20 mars venait de jeter les pouvoirs, le général Morand et le maréchal Ney destituèrent et remplacèrent provisoirement un sous-préfet et un maire. Carnot saisit cette occasion d’adresser à l’Empereur une vive mercuriale sur un empiétement qui conduisait à une oligarchie militaire. L’ancien membre du grand Comité de salut public se livrait à des projets philanthropiques ou d’améliorations, tels que les intérêts du clergé, le secret des lettres, les travaux publics, l’agriculture, l’industrie, le commerce, l’instruction publique, la méthode de Bell et Lancaster et l'Institut. Fort louables dans une situation calme, ces projets étaient intempestifs dans la crise où se trouvait la France. Deux objets devaient seuls absorber toute l’activité du ministre de l'Intérieur: une bonne organisation du personnel administratif, la levée et l’armement des gardes nationales. Carnot s'en occupait, mais son tempérament révolutionnaire s’etait extrêmement refroidi ; il était trop dominé par des idées de progrès économiques, d’ordre et de légalité qui n’étaient pas de saison. 11 se glorifiait de contenir la tendance de Napoléon à l’arbitraire, d’arrêter sa marche dictatoriale et d’en faire un Empereur constitutionnel.
Les Adresses recommencèrent. C’était une monnaie usée et sans conséquence. Le Conseil d’État se réunit sous la présidence de Defermon. Il dit que l’Empereur ne voulait point une Adresse du Conseil, qu’il désirait une délibération dans laquelle on retracerait les événements, on éclairerait la France, et on rassurerait surtout les consciences timorées qui pourraient se croire liées aux Bourbons par des adhésions, par des serments. Après une discussion superficielle, on décida que cette délibération serait rédigée par une commission composée des présidents et d’un membre de chaque section. Elle fut nommée et s’assembla de suite. Elle était composée des présidents Defermon, Regnaud, Boulay, Andréossy, des conseillers d’Etat Jaubert, Berlier, Daru, Las Cases et moi. On arrêta des hases d’après lesquelles chaque membre qui le trouverait bon ferait un projet, et l’on convint qu’on se réunirait le lendemain. Une de ces bases était de faire entendre à l’Empereur qu’il ne devait régner que
par les principes et les lois. Puisque le Conseil d’État en était là, c’était à plus forte raison l'opinion des citoyens, qui n’étaient pas comme lui en état de bien apprécier ce qu’exigeait la situation très extraordinaire où l’on se trouvait.
Le thème de la délibération étant donné, je ne pouvais pas m’en écarter pour donner libre carrière à mes opinions et à mes vues. Je les avais en vain exposées dans la discussion; elles n’auraient pas été adoptées. D’ailleurs, ce que je voulais, c’était une dictature révolutionnaire, momentanée; Napoléon voulait une restauration impériale. Ne pouvant plus atteindre mon but, j’étais pourtant bien aise de flétrir la restauration royale et je pris la plume. Le 25, à huit heures du matin, la Commission s’assembla. Chaque membre, moins Daru, lut son projet. Le mien obtint la préférence. Ceux de Regnaud et de Boulay parurent contenir quelques idées bonnes à employer. On me chargea de la rédaction définitive. A dix heures, je la lus à la Commission, qui l’approuva. Le Conseil d'Etat se réunit de suite et l’adopta. La déclaration fut communiquée à l’Empereur, il n’y demanda pas de changement. Avant de la lui présenter, le Conseil s’assembla, le 26, pour la signer. Molé, Hauterive et de Gérando refusèrent leur signature, sous prétexte qu’elle était trop révolutionnaire, que, dans l'intérêt de l’Empereur, ils ne pouvaient pas reconnaître la souveraineté du peuple. On crut qu’à tout événement ils ne voulaient pas se compromettre avec les Bourbons. Loin d’en vouloir à ces trois conseillers, l’Empereur dit aux présidents des sections que dans la délibération on avait posé d’une manière trop large le principe de la souveraineté du peuple. Defermon l’ayant présentée et lue à l’Empereur en fut, dans le public, réputé l'auteur (1).
Pendant vingt jours, l’Empereur avait traversé la France sans que le gouvernement et le parti royaliste lui eussent opposé aucun obstacle. Depuis dix jours il était à Paris... Le duc de Bourbon chercha à soulever la Vendée. Ce ne fut qu’un feu de paille; il capitula avec un capitaine de gendarmerie, demanda des passeports et évacua le pays. Dans le Midi l’opposition fut
(4) M. Thiers constate ( Empire , livre XL) que Thibaudeau rédigea ceite déclaration.