CHAPITRE XXVIII
plus sérieuse. Sur les points principaux, on y était royaliste plus par intérêt que par sentiment. En 1814, dans leur enthousiasme pour la restauration des Bourbons, Bordeaux et Marseille avaient salué la restauration de leur commerce. Malgré ces mauvaises dispositions, le parti royaliste n’aurait pas remué à Marseille ou aurait été bien vite comprimé si, au lieu d’agir pour les Bourbons avec une mollesse qui ressemblait à de la neutralité, Masséna s’était hardiment prononcé pour l’Empereur. La ville, le 12 mars, ne se serait pas probablement soulevée si elle n’avait pas eu dans ses murs son héros de 1814 et la duchesse d’Angoulême, la forte tête de la famille. Sans cette circonstance, Yitrolles ne serait pas venu à Toulouse opposer au gouvernement impérial un fantôme de gouvernement royal, et le duc d’Angoulême n’aurait pas entrepris sa pitoyable campagne sur le Rhône et l’Isère. Bien que l’Empereur n’en fût pas très alarmé, il crut avec raison devoir étouffer promptement ce foyer d’opposition. Grouchy fut chargé du commandement des troupes. Davout lui remit ses instructions ; elles portaient, dit-on, de s’emparer du duc d’Angoulême et de le faire fusiller. Sur le refus de Grouchy d’être l’instrument de cette violence, Davout le renvoya à l’Empereur pour s’en expliquer avec lui. Napoléon déchira les instructions et dit à Grouchy de rejeter le duc d’Angoulème en Espagne; puis, se ravisant : « Non, faites-le prison- « nier. et attendez mes ordres. »
Carnot m'envoya prier de passer chez lui et me dit que l'Empereur m’avait nommé commissaire extraordinaire dans la 18e division militaire pour lever les gardes nationales et les diriger sur Lyon. Cette mission ne me plaisait pas et me contrariait. Ce n’était pas que je me crusse d'une grande utilité à Paris, mais j’aimais mieux y rester que d’aller courir les grands chemins. Carnot me pressa, me conjura de faire ce sacrifice, et me laissa le maître d’en fixer la durée. Je partis bien vite pour être plus tôt de retour.. Bien que je voyageasse le plus simplement possible et dans4e plus strict incognito, dans les villes, dans les campagnes et aux relais de poste, partout sur mon passage, on me provoquait par des cris de Vive l’Empereur t et quand je n’y répondais pas, ou m’insultait et on jetait dans ma voiture des
poignées de poussière et de cailloux. L’enthousiasme que le retour de l’Empereur et son passage dans ces contrées avaient fait éclater durait toujours. Je le trouvai très ardent à Dijon où je déployai mon caractère. Par une proclamation, j’appelai les Bourguignons à marcher contre le duc d’Angoulême; ils se levèrent en si grand nombre qu’il fallut arrêter leur élan. Du reste, leur zèle ne fut d’aucune utilité; lorsque les premiers bataillons arrivèrent à Lyon, la campagne du duc d’Angoulême était finie; il avait capitulé avec le général Gilly. Le gouvernement éphémère de Toulouse avait été culbuté et Vitrolles arrêté. Les Bordelais avaient abandonné la duchesse d’Angoulême, elle s’était embarquée pour l'Angleterre au milieu des démonstrations les plus sentimentales de quelques Verdets fidèles. Le Midi fut rapidement soumis et pacifié.
Satisfait et glorieux, l’Empereur le fit annoncer par cent coups de canon, croyant que cela exercerait une influence considérable en France et en Europe. C’était un embarras de moins plutôt qu’une victoire. D’un autre côté, les circonstances de la capitulation du duc d’Angoulême révélèrent de mauvais symptômes. 11 s’était rendu à discrétion, on était maître de sa personne; d’après le droit de la guerre, on pouvait le retenir prisonnier. Le général Gilly se contenta d’exiger de lui qu’il s’embarquerait à Cette. A moins de le ramener en triomphe à Paris, on ne pouvait pas mieux faire pour lui. On était presque fâché d’avoir réduit un Bourbon à cette humiliante extrémité ; on aurait été presque tenté de lui faire des excuses. On tremblait que l’Empereur n’approuvât pas la capitulation, qu’il n’usât de rigueur envers le prince, et que le peuple, irrité de tant de ménagements, ne se portât à quelque violence. Le duc de Bassano remit à l’Empereur la dépêche télégraphique qui annonçait la capitulation; il inclinait pour garder le prince en otage; cependant, il décida que la capitulation serait exécutée. L’ordre en fut transmis sur-le-champ par le télégraphe. Quelques heures après, une seconde dépêche télégraphique annonça que le général Grouchy n’avait pas voulu approuver la capitulalion, qu’elle causait la plus grande fermentation parmi les gardes nationales, que la personne du prince était menacée. L’Empe-