‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 258 sur 325 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

ments et les transactions. On n'osait pas avouer la véritable raison pour laquelle on n’armait pas les fédérés : c’est qu’on les regardait comme une armée révolutionnaire, et qu'ils effrayaient les hautes classes et le pouvoir monarchique. Cela, disait-on, sentait furieusement la République. Cependant, le dédain avec lequel on traitait les fédérés et l’abandon dans lequel on les laissait, excitèrent une telle rumeur qu’on finit par en organiser quelques bataillons.

Dès qu’on avait fait la faute de ne pas comprendre tous les hommes valides dans la garde nationale, les fédérés formaient avec elle comme un double emploi. On n’avait pas réellement assez d’armes pour en fournir à tous les hommes appelés par le gouvernement et à ceux qui se présentaient volontairement. L’intérêt public et le bon sens indiquaient du reste qu'il fallait commencer par armer les hommes de bonne volonté et de dévouement de préférence à ces trois mille bataillons de gardes nationales dont on faisait un pompeux étalage sur le papier; un grand nombre n’auraient été nullement fâchés de céder leur place à des fédérés. Il fallait préférer la qualité à la quantité.

Les fédérations, soit de prolétaires, soit de bourgeois comme en Bretagne, avaient l’avantage de lier une plus grande masse de population à la cause nationale, de l'intéresser à la défense du pays, de lui donner une attitude révolutionnaire, de contenir les royalistes à l'intérieur, de rabaisser leur insolence. L’Empereur le sentait très bien ; dans ses accès d’humeur contre eux, il disait : « Je n’aurais qu’à dire un mot, qu’à faire un « signe. Si je lâchais le peuple... » Mais ses principes, ses habitudes, sa dignité reprenaient le dessus. Il répétait qu’il ne ne voulait pas être le roi de la Jacquerie. C’était aussi le mot des anciens sans-culottes, titrés, dorés, brodés, qui l'entouraient. La Jacquerie ! La plupart ne savaient pas seulement ce que c’était. Ils ignoraient que les anciens Jacques , tout en brisant le joug insupportable de leurs seigneurs, repoussaient l'invasion étrangère. Ici, ils ne s’agissait plus de seigneurs; en 89 leur affaire avait été faite. Les Jacques de 1815 avaient certainement plus de qualités morales que les seigneurs du quatorzième siècle, et plus de patriotisme que leurs pâles copies

du dix-neuvième. Cependant, pour balancer la mauvaise influence des salons aristocratiques de Paris et pour les effrayer, on ouvrit un club au théâtre Montausier. A côté de la cour impériale et de l’allure froide et méthodique du Gouvernement, ce club révolutionnaire formait un gros contresens et un contraste ridicule.

J’avais témoigné quelque désir d'ètre nommé à la Chambre des représentants dans mon département (la Vienne); je ne me donnai pas beaucoup de peine et l'on ne me fit pas cet honneur. Les uns s’excusèrent sur ce qu’ils avaient ignoré mon vœu, les autres sur ce que j’étais conseiller d’État, ce qu'ils avaient cru incompatible avec la députation. Tout simplement, il s’était trouvé sur les lieux des ambitions plus actives que les miennes. Depuis que, relégué dans la préfecture des Bouches-du-Rhône, je n’avais plus eu auprès du Gouvernement un crédit à exploiter pour mes compatriotes, ils avaient oublié mes services passés rendus à eux et à la patrie, et ils me payaient d’ingratitude. J’y fus peu sensible, et encore moins pour moi que pour eux; car, en parcourant la pjauvre liste des hommes publics que mon pays natal avait fournis depuis la Révolution, je pouvais sans trop de vanité me placer au premier rang et me glorifier, moi, borgne, d’être roi dans le pays des aveugles.

L’acte additionnel fut accepté par 1 532 457 suffrages et rejeté par 4 802. Il y avait loin de là aux trois et quatre millions qui avaient sanctionné le Consulat à vie et l’Empire. Beaucoup de patriotes et les royalistes s’abstinrent de voter, les uns parce qu’ils attendaient les armées étrangères, les autres pour ne pas approuver l’acte additionnel, ou encourager les royalistes en le rejetant. Une quantité de citoyens ne votèrent pas aussi, par apathie ou indifférence. On n’avait plus pour les stimuler l’éclat et les prospérités de l’Empire; mais ce résultat ne prouvait rien en faveur des Bourbons. Les mêmes causes influèrent dans les collèges électoraux; ils furent en général peu nombreux. Dans le département des Bouches-du-Rhône, une poignée d’électeurs nomma l’ex-conventionnel Granet et le royaliste Siméon (T).

(d) Son neveu Portalis était membre de la fédération bretonne et assista au Champ de Mai. (Note de Thibaudeau.)

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