CHAPITRE XXIX
Cependant, la Chambre représentait fidèlement les opinions, les vœux et les intérêts de la France nouvelle. Pour une situation aussi critique, le mouvement national fut assez imposant. Animés d'un sincère patriotisme, les électeurs s’empressèrent de se rendre à la cérémonie du Champ de Mai et remplirent leur mission avec zèle et dévouement, malgré tout ce qu’on fit de propre à les refroidir.
Je voulais que ce ne fût pas une vaine solennité pour proclamer les votes sur l’acte additionnel et prêter serment sur l’Évangile. Je désirais que l'Empereur en profitât encore pour abdiquer le pouvoir suprême entre les mains de la nation, ne conserver que le commandement des armées et s’engager à le déposer lorsque la France aurait reconquis son indépendance. On m’opposait d’abord que c’était, en d’autres termes, la dictature, et l’on n’en voulait pas ; ensuite, que les choses étaient trop avancées; que l’Empereur n'y consentirait pas; que lorsqu’on n’aspirait qu'à mettre en activité l’acte additionnel et les Chambres, mon projet ne satisferaitpersonne et mécontenterait tout le monde.
Fouché avait un autre projet; c’était son idée fixe. Il voulait que l’Empereur abdiquât, mais en faveur de son fils. Il prétendait être assuré du consentement de l’Autriche; il en avait, me dit-il, parlé à l’Empereur, qui avait rejeté bien loin cette proposition.
Je demandais que du moins l’on bannit de la solennité du Champ de Mai l’appareil fantasmagorique du trône; qu’elle fût populaire et militaire; que l’Empereur y vînt à cheval, en uniforme, avec son épée de combat et un cortège de généraux; qu’il s’effaçât autant que possible devant la majesté de la nation représentée par ses députés et les électeurs, qu'il évitât dans son discours tout ce qui pouvait blesser la souveraineté du peuple et sa dignité. C’était aussi le vœu de tous ceux qui étaient accourus des départements pour assister à la solennité.
Les députations de l’armée auraient été plus flattées de voir Napoléon en uniforme qu’en roi de France ou en empereur romain. Des bonapartistes, sur le volcan prêt à tout engloutir,
tenaient la pompe impériale pour une vanité puérile et en faisaient bon marché; mais d’autres la défendaient de bonne foi comme l’arche sainte qu’il fallait environner d’un profond respect et qui imposait au peuple et aux rois de l’Europe. C’était au monarque à représenter la majesté nationale; l’Empereur le regardait comme son droit, il tenait à son étiquette, prérogative essentielle de sa couronne; y renoncer, c’était abdiquer ou déchoir de son rang. On le pria, on le conjura d’éviter dans son discours ces pronoms possessifs qui semblent impliquer la propriété du peuple et du sol, il persista à les employer. On eut beaucoup de peine à lui arracher la promesse de réviser les constitutions, pour calmer les mécontentements excités par l’acte additionnel.
Comme représentation monarchique, la cérémonie du Champ de Mai fut superbe, magnifique. Voiture du sacre, pages, chambellans, laquais de toutes livrées, grands costumes d’Empereur, de princes, de dignitaires, de ministres, etc., messe, Te Deum; il n’y manqua rien. Le trône, le pouvoir, éblouissants, de sa hauteur dominant tout; et puis, au-dessous, en bas, tout en bas, pressés, confondus, quelques millions d’électeurs, mesquine mais légale représentation du peuple. Cette figure de Napoléon, belle, noble, calme, douce sous son petit uniforme, était soucieuse, contractée, sévère et néronique sous le costume impérial. L’impression pénible que j’éprouvai ne s’est jamais effacée. Et ses trois frères, à ses côtés, en costume de prince, affublés de satin blanc de la tête aux pieds I Les électeurs furent très peu édifiés de tout cet appareil. Ils furent encore bien moins satisfaits lorsqu’on les mit en mouvement pour les entasser sur les marches du trône, où Dubois (d’Angers), pourvu de la plus forte voix de France, débita d’un ton de Stentor et avec l'action d'un possédé une adresse à l’Empereur.
Il y eut dans cette solennité deux parties bien distinctes : l’une, civile et politique, l'autre militaire. La première manqua complètement son effet; on n'en recueillit que des épigrammes et des sarcasmes. Ce fut une représentation publique de la pièce mal conçue, incohérente, qui se jouait par scènes détachées