CHAPITRE XXX
regret; pouvait-il faire autrement? On entrait dans la monarchie représentative avec ses difficultés, sans espoir d’en recueillir les avantages. Une collision entre la Chambre et l’Empereur, celle de la liberté et du pouvoir, parut tôt ou tard inévitable. En attendant la bataille, la Chambre ne manqua pas une occasion de se livrer à des escarmouches. Je ne crois pas que parmi les représentants il y en eût vingt-cinq dévoués à l’Empereur ou capables de professer tout haut leur dévouement. Dans la Chambre des Pairs, qui était plus bonapartiste, on sembla craindre aussi de paraître servile.
Depuis dix jours on s’occupait de la formation de cette Chambre. L’Empereur avait écrit en secret à chacun de ses ministres et à quelques personnes de confiance pour leur demander une li>te de cent vingt Pfdrs. En dépit de la situation précaire des choses, la pairie ne manquait pas d’amateurs. C’était une loterie, sans mise de fonds. Quel risque couraient-ils? Si l’Empire triomphait, c’était une jolie position ; s’il succombait, ils ne seraient pas pires, ils en seraient quittes pour dire que l’usurpateur leur avait imposé la pairie et qu’ils ne l’avaient acceptée que pour mieux servir les Bourbons. Je ne la désirais point, je n’y pensais pas. N’ayant pas réussi pour la Chambre des représentants, je n’ambitionnais plus rien. La pairie me tomba sur la tète comme une bombe. J’en reçus l’annonce par la lettre suivante :
« Monsieur le comte Thibaudeau, en conséquence de l’arti- « cle 4 du titre 4er de l’Acte additionnel aux Constitutions de « l’Empire, et prenant en considération les services que vous « avez rendus à la patrie, ainsi que l’attachement que vous avez « toujours montré pour notre personne et pour les principes « de la monarchie constitutionnelle qui régit l’Empire, nous « vous avons nommé Pair de France. Notre intention est que « vous vous rendiez samedi, à trois heures, au palais des Pairs, « près de notre cousin le prince archichancelier de l’Empire « auquel nous avons transmis les ordres nécessaires pour que « votre titre soit vérifié et que vous preniez séance dans la « Chambre en ladite qualité. Cette lettre n’étant à autre tin, je « prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde. — Au
* Palais de l'Élysée, le 2 juin 1815. Siyné : Napoléon. — Par « l'Empereur : Le Ministre secrétaire d’État, duc de Bassano. »
La prière gothique, surannée, par laquelle se terminait cette lettre, ne pouvait pas venir plus à propos. J’en lus frappé. A la manière dont les choses étaient menées depuis le 20 mars, il n’y avait guère que Dieu qui pût nous sauver. Il nous avait si souvent délaissés que je n’y comptais pas beaucoup.
Les Pairs nommés étaient au nombre de cent dix-sept. dont soixante maréchaux et généraux. Le reste se composait de dignitaires, ministres, hauts fonctionnaires de l’Empire, de quelques officiers de la Cour impériale, et de deux industriels ou capitalistes. Sur le tout, il y avait vingt-sept sénateurs qui avaient prononcé, dans les termes les plus outrageants, la déchéance de l’Empereur ou qui y avaient adhéré et avaient presque tous siégé dans la Chambre des Pairs de Louis XVIII. La grande majorité avait brigué et accepté du service sous les Bourbons et leur étaient assermentés. Les bons amis que cela faisait pour l’Empereur et la Révolution ! Bien qu’elle renfermât en général des personnages à d’autres égards très honorables, une Chambre ainsi composée ne pouvait donner du crédit aune institution d’avance repoussée par l’opinion, ni contenir le pouvoir, ni lui prêter aucune force. Je ne fus donc pas très flatté de ma nomination. Je ne sais à qui j’en fus redevable. J’acceptai pourtant, par la crainte non de déplaire à l’Empereur, mais de nuire à sa cause et à la nôtre.
Pour publier la liste des Pairs, on attendit que la Chambre des représentants se fût constituée et eût organisé son bureau. Si Lucien n’était pas élu président, l’Empereur, qui désirait son élection, se réservait de le nommer Pair. C’est ce qu’il fit, et alors la liste fut publiée.
A la première réunion de la Chambre des Pairs, Joseph, Lucien et Jérôme prirent place sur des fauteuils qui avaient été préparés pour eux au bureau. Cette distinction excita des murmures; ils furent obligés d’y renoncer. Joseph protesta contre sa nomination et prétendit qu’il était Pair de droit en sa qualité de prince français. Lucien voulut bien déclarer qu’il ne réclamait aucun privilège jusqu’à ce que le peuple lui eût donné le