CHAPITRE XXX
droit de successibilité au trône. Jérôme eut la sagesse de n’élever aucune prétention. Dans l’imminence des dangers qui menaçaient l’Empereur et l'Empire, c’était un bien triste spectacle que celui de ces prétentions et de ces vanités dynastiques.
L’Empereur nomma Cambacérès président et Lacépède viceprésident de la Chambre des Pairs. Ces deux types de la pusillanimité et de la politesse étaient peu propres à réchauffer une assemblée qui n’était pas disposée à l’énergie. Elle se choisit pour secrétaires le général Valence (1) et moi.
Fabre, de l’Aude, un des thuriféraires les plus dévoués de l’Empereur dans sa prospérité et l’un des plus empressés à voter sa déchéance dans ses revers, fut le premier à reprendre son rôle de flatteur et proposa de voter une Adresse de dévouement au grand homme. On le pria d’attendre au moins que la session fût ouverte et que l'Empereur eût prononcé son discours. En attendant, la Chambre nomma une commission de l’Adresse, composée des trois membres du bureau, de Sieyès et Rœderer. D’après le désir de Rœderer. la commission le chargea de la rédaction. Dans deux séances nous discutâmes son projet; il fut ajourné jusqu’après le discours du trône.
L'Empereur fit l’ouverture de la session avec le même cérémonial qu’au Champ de Mai. Ses frères y prirent place comme princes et non comme pairs. Le discours de l'Empereur fut simple et digne. On remarqua avec plaisir qu’il s’était enfin abstenu de ces locutions ultramonarchiques qui rabaissaient la nation, et qu’il annonçait que les constitutions éparses seraient réunies dans un seul cadre. Les ennemis avaient commencé les hostilités; il allait se mettre à la tète des armées. Qu'importaient les constitutions? La guerre allait fixer les destins de la France. Les pairs et les représentants prêtèrent le serment dont la formule avait été vivement attaquée dans la Chambre élective par l’avocat Dupin. Comme secrétaire de la Chambre des Pairs, je fis l’appel nominal. A mon tour je prêtai serment, et pour la première fois depuis le 18 Brumaire, quoique j’eusse passé par
(1) Sénateur, il sisçna la déchéance de Napoléon en 1814, fut Pair de France sous Louis XVIII jusqu’à sa mort en 1822. Il avait épousé une fille de Mme de Genlis.
diverses fonctions qui l’exigeaient. Dans nos assemble'es nationales, je m’étais hautement opposé aux serments politiques, ce qui m’avait valu des soupçons et des injures. J’avais toujours regardé le serment comme une garantie illusoire de fidélité et une source de parjures. Je ne m’étais pas trompé.
La Commission de l’Adresse adopta définitivement le projet de Rœderer, qu’il avait modifié d’après le discours du trône. La rédaction portait l’empreinte d’une sorte de défiance de l’Empereur qui n’était que trop répandue. On y cherchait à rassurer la France et l’Europe contre la soif de conquêtes de Napoléon en cas de succès. La Chambre discuta le projet en séance secrète. Les générauxDrouotetFlahaut attaquèrentce passage commeprètant des armes à l’ennemi; Carnot le défendit. Je le trouvais impolitique; sur ma proposition, il fut renvoyé à la Commission pour l’adoucir. La Chambre ayant ensuite adopté l’Adresse, Cambacérès en remit une copie à l’Empereur . Voici les objections qu’il fit :
L’Adresse dit : « 1° Les principes que vous n’avez cessé de niani- « f ester depuis que la nation vous a rappelé sur le trône...
« C'est-à-dire que j’ai eu d’autres principes auparavant. Quand « cela serait, pourquoi le dire?
« 2° La Chambre concourra avec celle des représentants à défendre « la patrie dans l'intérieur contre les manœuvres de l’étranger .. .
« On ne parle que des Chambres, on ne me compte pour rien. « Défendre la patrie contre les manœuvres de l’étranger, cela « ne suffit pas; il faut s’engager à prendre toutes les mesures « législatives que les circonstances exigeront.
« 3U L’Adresse ne prévoit de la guerre que le cas où l’on » aurait des succès et où j’abuserais de la victoire. Ce n’est pas « là où est le danger. Il faut bien plutôt prévoir les revers et « dire que l’on n’en sera point ébranlé, et que la France m’ap- « puiera de tous ses moyens. »
L’Empereur demanda qu’on fit ces changements à l’Adresse. Par réflexion, il écrivit à Cambacérès de les réduire à ce qui concernait le cas de succès. Proposer à la Chambre de revenir, à la demande de l’Empereur, sur une rédaction qu’elle avait adoptée, la Commission trouva que ce n’était pas dans l’ordre. Cependant elle prit sur elle d’avoir égard aux observations de