‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 264 sur 325 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

l’Empereur. Tandis que Sieyès et Ilœderer mettaient la dernière main à la rédaction, nous allâmes, Cambacérès, Valence et moi, à l’Élysée pour rendre compte à l’Empereur. Dès que nous l’eûmes abordé, il entra en matière et dit que le premier article de l’Adresse sur lequel il avait réclamé était une véritable épigramme contre lui. 11 parla de l’Adressse de la Chambre des représentants qu’il avait reçue, et dit qu’elle était meilleure que la nôtre, quoiqu'il lui reprochât de vouloir se faire Chambre constituante. Il nous en fit donner lecture. Nous revînmes chez Cambacérès et nous arrêtâmes définitivement la rédaction.

Le 11 juin, la Chambre des Pairs s’assembla à dix heures du matin en comité secret. Quelques membres savaient déjà ce qui s’était passé; Cambacérès se borna à dire que le bureau avait jugé convenable de réunir la Commission de l’Adresse pour aviser à de légers changements de rédaction. Cette annonce excita des murmures. « La Commission, dit Latour-Maubourg, « a cessé d’exister. Le bureau n’avait pas le pouvoir de la faire « revivre. Personne n’a pu faire, ni même proposer des chan- « gements à une délibération de la Chambre’. Je m'oppose à la « lecture d’une nouvelle rédaction de l’Adresse. »

Pontécoulant parla dans le même sens. Il ajouta que ce procédé était destructif de la liberté de la Chambre et tendait à faire prévaloir une minorité contre la majorité; qu’il ne s’opposait pas à la lecture, ni à l’adoption de l’Adresse rectifiée, mais pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence pour l’avenir, avec mention au procès-verbal.

Cambacérès essaya de s’excuser. L’Adresse, lue et adoptée en comité secret, le fut de suite en séance publique.

Ce début confirma mes pressentiments et me fit faire de tristes réflexions. Des Chambres infatuées de leur importance et craignant de paraître trop bonapartistes, l’Empereur réduit à marchander avec elles pour quelques expressions déplacées; des discussions puériles de mots en présence de l’Europe conjurée !

Dans les réponses aux Adresses, l’Empereur releva avec amertume ce fâcheux symptôme. « L’entraînement de la pros- « périté, dit-il, n’est pas le danger qui nous menace aujourd’hui.

« C’est sous les fourches caudines que les étrangers veulent

« nous faire passer... N’imitons pas l’exemple du Bas-Empire * qui, pressé de tous côtés par les Barbares, se rendit la risée « de la postérité en s’occupant de discussions abstraites au « moment où le bélier brisait les portes de la ville. » Belles, sublimes paroles et malheureusement prophétiques! En les entendant de la bouche de l’Empereur, prononcées d’un ton sévère et dédaigneux, j’éprouvai un douloureux frémissement. Je sentais qu'il avait raison et qu’il parlait à des sourds. Si cela eût été en mon pouvoir, je lui aurais plus que jamais donné carte blanche. Mais les Chambres, se flattant à tort qu’en cas de malheur leur puissance survivrait à celle de l’Empereur, croyaient, en le tenant en bride, faire une œuvre éminemment sage et patriotique.

L’Empereur partit pour l’armée. L’armement de la France était loin d’être porté au point nécessaire pour balancer au moins les forces de la coalition; mais ces forces s’étaient mises en mouvement et s’avançaient. Au lieu de les attendre, l’Empereur se décida à prendre l’offensive. Les surprendre avant qu’elles fussent rassemblées, remporter une victoire, on pouvait l’espérer, et cela devait avoir de grandes conséquences. La situation militaire où les Bourbons avaient réduit la France était pitoyable. Dans moins de trois mois, grâce au dévouement des citoyens et à l’intelligente activité de l’Empereur, on avait fait des prodiges, sans violence, sans contrainte, sans opposition. L’intérieur était tranquille. Les royalistes n’avaient osé se montrer que dans la Vendée et que pour un moment.

Ils recommencèrent la guerre civile. Il fut question d’y envoyer Savary pour commander. Ce choix causa une clameur générale; il ne convenait pas à Fouché. « C’est moins, me « dit-il, affaire de guerre que de police. Savary aurait jeté « l’épouvante et tout embrouillé. D’ailleurs, c’est moi que cela « regarde. J’ai dans ma main les chefs de la Vendée, ils ont » confiance en moi. L’Empereur le sait bien; aussi m’a-t-il « donné carte blanche. Ils n’ont rien de mieux à faire que de « rester tranquilles; ce n’est pas en Vendée que les affaires se « décideront; je le leur persuaderai facilement. Il faut tout sim- « plement une espèce d’armistice. Si nous avons des victoires,

Page 1