CHAPITRE IV
on retira ceux qui étaient déposés; c’est ce que le Premier Consul appela prendre ses quartiers d'hiver. On continua dans le Conseil d’Élat à discuter le Code.
Lorsque le sénatus-consulte du 16 thermidor an X eut réduit le Tribunat à cinquante membres, et établi entre lui et le Conseil d’Etat des conférences préparatoires sur les projets de loi, il n’y eut plus à craindre d'opposition, ni pour ainsi dire de discussion. Alors on présenta de nouveau au Corps législatif les projets de loi du Code civil. Ce système fut, sans contredit, très favorable à la confection du Code; mais il eut des conséquences très fâcheuses pour le régime représentatif.
Pendant vingt mois, dans la section de législation et dans le Conseil d’Etat, j’ai pris part à la rédaction du Code; je n’ai été rapporteur que des deux titres : Des actes de l'état civil et Des absents. Sur les autres matières, j’ai suivi la discussion, ainsi qu’en témoignent les procès-verbaux. Je suis resté bien en arrière des grands jurisconsultes qui avaient pour eux l’âge, la science, une longue pratique, tels que Tronchet, Portalis, Bigot de Préameneu, Malleville, Berlier, Treilhard. Sorti du barreau à l’âge de vingt-sept ans et jeté dans la carrière politique, je ne pouvais apporter au Code qu’un faible contingent. Comme je l’ai déjà dit, je n’étais pas là dans mon élément. J’aspirais toujours à la carrière de l’administration. Le Premier Consul le savait. Aussi, parlant de la discussion du Code civil et caractérisant les divers orateurs, avait-il dit que ce genre de discussion était trop froid et qu'il ne me convenait pas ; que j’avais trop de fougue; qu’il me fallait une tribune.
Le Conseil d’État était alors le théâtre le plus favorable à l’ambition. On y prenait part aux grandes affaires d’État, on pouvait s’y élever à la faveur et à la fortune. Il fallait y apporter, outre la capacité, un autre savoir-faire et un autre esprit de conduite que dans une préfecture. Près du Premier Consul, on était promptement mesuré et jugé. Pour réussir, il fallait se faire des principes et même une conscience d’après sa volonté et ses convenances. Sous ce rapport, il n’était pas pire que tous les princes et ne valait pas beaucoup mieux. Pour un homme qui se maintient à la cour malgré sa loyauté et sa franchise, il
y en a cent qui s’y perdent avec ces qualités, du reste très peu communes, bien qu’elles ne soient qu’un devoir.
Parti pour Bordeaux au moment où le gouvernement consulaire venait de s’établir, je le trouvai, à mon retour, extraordinairement changé et grandi. Dans mes Mémoires sur le Consulat, j’ai décrit 4a cour du Premier Consul.
Les second et troisième Consuls avaient aussi leur cour. Celle de Lebrun était comme lui, très modeste, un peu bourgeoise ; il n’était pas fait pour la représentation, il n’en avait pas le goût et n'aimait pas la dépense. Ses manières étaient celles d’un homme d’affaires, plus accoutumé à la vie du cabinet qu’à la vie de salon. Bien que poli et affectueux, il n’attirait pas chez lui ; on y allait pourtant, mais seulement par bienséance, car, excepté pour les finances qui étaient sa spécialité, il avait peu d’influence dans le gouvernement. On regardait un troisième Consul comme une cinquième roue à un carrosse. Nous n’étions pas de la même génération, nous n’avions eu que très peu de rapports dans les Conseils législatifs et lors de ma nomination à une préfecture. Cependant, il me témoignait de l’estime et de l’affection.
Les salons de Cambacérès étaient la véritable doublure de ceux des Tuileries. Il aimait la représentation; il était là dans son élément. On aurait dit qu’il y était né, qu’il y avait été élevé, qu’il y avait passé sa vie. Il y avait chez lui une étiquette, il en était jaloux et veillait à ce qu’elle fût rigoureusement observée. Sans oublier sa dignité, d’une extrême politesse pour tout le monde, il en mesurait cependant l’expression suivant la position de celui qui se présentait ; c’était un sourire de satisfaction, ou de familiarité, ou de protection. On lui attribuait une grande influence dans les affaires; on le regardait comme le conseiller intime du Premier Consul. Militaires, civils, hommes, femmes, étrangers, nationaux, tout affluait chez lui. Il n’était jamais plus content que lorsque les abords de son palais étaient obstrués d’équipages, et qu’on avait de la peine à y pénétrer et à en sortir. Il donnait de grands dîners; on les vantait pour la bonne chère dont il était amateur. Il avait en outre ses petits jours, ses petits appartements, une petite cour