CHAPITRE IV
de familiers. Ils venaient assidûment lui tenir compagnie ; ils l’accompagnaient à la promenade, au spectacle, dans des parties de campagne. C’étaient Siméon, Portalis, Muraire (1), Jauhert, Marcorelle (2), Seguier (3). Il me traitait très bien; mais intime avec lui tant que nous avions été collègues et sur le pied de l’égalité, je ne fus plus de son intimité dès qu’il devint second Consul. Ce rôle ne m'allait pas.
La société se reformait en même temps que se reconstituait l’ordre social. Le luxe reparaissait dans les salons et dans les équipages. A la ville, les uns devançaient la cour, les autres s’efforçaient de marcher sur ses traces. Les hauts fonctionnaires étaient obligés d’observer un décorum, d’avoir une tenue et une représentation. Le Premier Consul le voulait. C’était un moyen d’effacer peu à peu les divisions politiques, de gagner les citoyens au gouvernement, d’opérer une fusion propre à lui donner de la force et à lui faciliter son action. Le cercle de Mme Devaines s’était agrandi ; c’était à peu près comme avant 89, avec un personnel différent et d’autres masques. Son mari était conseiller d’État; elle était très considérée par le Premier Consul et dans l’intimité de Mme Bonaparte. Ils avaient de la fortune et s’en faisaient honneur sans prodigalité, sans affectation, sans prétention, avec cette aisance de bon goût qui met chacun à son aise. Ils donnaient un grand dîner par semaine. On y voyait le second et le troisième Consul, des ministres, des conseillers d’Etat, des sénateurs, des tribuns, des diplomates, des notabilités de l’ancien régime. La société intime souffrait un peu de ces jours d’apparat, mais elle n’en avait que plus de charmes; Mme Devaines revoyait toujours avec le même plaisir ceux qui la composaient, et les appelait ses féaux. C’étaient Boissy d’Anglas, Siméon, Chabaud-Latour (4), Gal-
(1) Député à l'Assemblée législative. Membre du Conseil des Anciens. Conseiller d’État en 1803, premier président de la Cour de cassation de 1804 à 1815. Vécut ensuite dans la retraite. Mort en 1837.
(2) I)’une famille d’imprimeurs établis à Valence, il était très lié avec Bonaparte.
(3) Président de la Cour d’appel de la Seine en 1802 Premier président en 1810.
(4) Membre du Conseil des Cinq-Cents, puis du Tribunal et du Corps législatif. Député sous la Restauration, il combattit les lois d’exception.
lois (1), Emmery, moi, Suard (2), Morellet, etc., etc. Il y avait aussi quelques nouveaux venus, entre autres Jaucourt qui, en rentrant de l’émigration, avait été nommé tribun; c’était un homme aimable et du meilleur commerce. 11 s’y faufila ensuite un Allemand, le baron Dalberg (3), envoyé du margrave de Bade. C’était un jeune homme spirituel, délié, insinuant, qui avait l'air d’un bon garçon, un courtisan assidu de Talleyrand. Malgré sa haute position et les deux gardes à cheval dont Cambacérès marchait flanqué, il venait souvent se délasser en petit comité du poids des affaires et de la représentation. Quoiqu’il eût l’aplomb et l’air d’aisance que donnent le pouvoir et les honneurs, il était assez bon prince et tolérait encore quelques familiarités de ses anciens collègues. Talleyrand aussi daignait parfois descendre de sa hauteur et venir, pendant quelques heures, se mêler à nos causeries.
Mme de Stacl réunissait beaucoup de monde. Brouillé avec elle depuis le 18 fructidor, je n’allai pas dans son salon. Lorsqu’il m’arrivait de la rencontrer, je ne lui parlais pas. D’ailleurs, elle s’était fait centre d’opposition. Elle inspirait Benjamin Constant, Chénier, d’autres tribuns et des militaires notoirement hostiles à Bonaparte. Bernadotte et Moreau étaient ses héros. Je ne comprenais pas comment une femme qui avait été de la cour de Barras, qui avait intrigué pour pousser Talleyrand au ministère, avait pris chaudement parti pour le Directoire, contribué et applaudi au 18 fructidor, dédaignait le gouvernement consulaire et intriguait contre lui. Dans cette conduite, je ne voyais que le regret d’une influence perdue et d’une supériorité effacée. Certes, malgré tout son esprit et sa pénétration, Mme de Staël, quoi qu'elle ait pu dire après les événements, ne prévoyait pas en 1800 ce que deviendrait Bonaparte en 1804, pas plus qu’elle n’avait deviné, au 18 fructidor, les conséquences de ce coup d’État.
(1) Membre du Tribunat, puis du Corps législatif. Fut nommé, en 1818, conseiller maître à la Cour des Comptes.
(2) l’ubliciste, chaud partisan du 18 Brumaire, il sut néanmoins conserver sou indépendance.
(3) D’abord ministre du margrave de Bade. Naturalisé français, il fut conseiller d’Etat, ministre d’État en 1814, ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne avec Talleyrand.