CHAPITRE XXXI
« — Toi, Carnot, vous êtes ministres et en première ligne. « Vous avez forcé l’Empereur à abdiquer, c’est à vous à prendre « sa place. Faites votre métier, nous verrons comment vous « vous en tirerez. Je ne suis pour rien dans tout ce qui s’est « passé. Je serais bien fâché d’attacher mon nom à tout ce qui « se prépare.
« — Tu ne seras pas fâché d’en profiter.
« — Beau bénéfice, en effet! Je ne te blâme pas d’entrer dans « le gouvernement; ta position l’exige, c’est ton devoir. Faites « lout ce que vous pourrez pour sauver du moins les principes « et les intérêts de la Révolution. Quant aux hommes, je ne « sais pas s’il y aura pour eux quelque sécurité; mais si je suis « libre de mes actions, je ne crois pas que je reste sous le gou- « vernement des Bourbons.
« — S'ils doivent revenir, ce ne sera qu’à condition que les « personnes et les propriétés seront respectées.
« — Ainsi soit-il ! »
Les pairs se rassemblèrent. Les bonapartistes essayèrent d’enlever la reconnaissance de Napoléon IL Lucien monta le premier à la brèche. Sa présomption et l'âcreté de ses paroles lui attirèrent une vive réplique de Pontécoulant, qui le traita de prince romain et lui dénia la qualité de prince français. La Bédoyère passa toutes les bornes, apostropha la Chambre et jeta de l’huile sur le feu. Il fut interrompu par les cris : A l'ordre! Valence se leva furieux, la main sur son épée « Jeune « homme, lui dit le maréchal .M asséna d'un ton grave et sévère, « vous vous oubliez; vous n’êtes pas ici au corps de garde. » Certes, La Bédoyère n’avait pas tort au fond en disant que les auteurs de la catastrophe de 1814 siégeaient dans la Chambre, car il y en avait plusieurs et, dans ce moment, ils étaient acquis aux Bourbons. Mais les apostropher en face, ce n’était pas le moyen de les rendre favorables à son opinion. Elle fut en vain appuyée par Ségur, Rœderer, Flahaut, Bassano ; Lamette, Cornudet, Boissy d’Anglas la combattirent ; j’intervins pour terminer cette discussion orageuse. J'insistai sur la nécessité de ne pas laisser, pour une dispute de mots, Paris et la France sans gouvernement. J’avais un autre motif que je ne dis pas; c’était
que si les pairs eussent contrarié les opérations déjà accomplies des représentants, ce conflit eût amené la ruine de la Chambre des Pairs et des divisions fâcheuses dans un moment où l’on n’était déjà que trop peu d’accord.
On procéda à la nomination de deux membres du gouvernement provisoire. Nous étions soixante-dix pairs; Caulaincourt obtint cinquante-neuf voix. On voulut donner cette marque d’intérêt à l'homme que les Bourbons avaient poursuivi avec acharnement pour l’affaire du duc d’Enghien, et qui avait une réputation de probité politique. Pour ne pas rester au-dessous de la Chambre des représentants, on était décidé à choisir un conventionnel votant. Plusieurs pairs m’annoncèrent qu’ils allaient me donner leurs voix. Je les conjurai de n’en rien faire en leur disant que je me croyais plus utile dans la Chambre. Il y avait trois autres votants : Cambacérès n’inspirait aucune confiance, Sieyès était maladif, l’un et l’autre repoussaient le fardeau. Les voix se portèrent sur Quinette, honnête homme, dans les meilleurs principes, mais manquant d’énergie.
Pour la Chambre des Pairs, lajournée du 22 fut extrêmement orageuse. Dès le matin, avant l’ouverture de la séance, le maréchal Ney, dans les salons, se livra aux plus amères déclamations sur la bataille de Waterloo et ses conséquences. Les esprits n’étaient que trop disposés au découragement et à l’épouvante. J’avais eu peu de relations avec lui; mais, affligé d’entendre un guerrier d’une brillante renommée jeter à tout venant le cri de Sauve qui peut, je me permis de lui faire quelques représentations. 11 persista et me répondit qu’il dirait en séance publique ce qu’il pensait et tout ce qu’il avait sur le cœur. Il avait entièrement perdu la tâte. Je compris qu’il avait l’âme bourrelée par une série d’actes contradictoires et les différentes vicissitudes par lesquelles il avait passé depuis le jour où il avait promis à Louis XVIII de lui amener l’Empereur sur le Carousel dans une cage de fer. Carnot ayant communiqué à la Chambre des détails quelque peu consolants sur l’armée et la situation du corps de Grouchy, le maréchal Ney ne voulut pas en avoir le démenti, se leva et s’écria que c’était faux, de toute fausseté; qu’on ne rallierait pas plus de vingt-cinq mille hommes; que l’ennemi