CHAPITRE XXXI
pouvait être à Paris dans six ou sept jours et qu’il n’y avait pas d’autre moyen de sauver la patrie que les négociations, c'est-àdire d aller au-devant des Bourbons. Ce qui était faux et de toute fausseté, c’étaient les étranges assertions du maréchal, dont la vérité d'ailleurs n’aurait pu excuser l’imprudente publicité. Il les soutint avec une incroyable ténacité, malgré les documents officiels produits par Davout et certifiés par le général Drouot. Cette conduite du maréchal accrédita les bruits défavorables qui circulaient sur ses manœuvres dans la journée du 17, et le public, prompt à pousser les choses au pire, l’accusa de trahison. Le lendemain, Drouot rétablit les faits dans un exposé qui fit la plus vive impression à raison du calme, de la candeur, des sentiments élevés et du noble caractère de l’orateur.
La commission de gouvernement se constitua. La présidence ne pouvait être disputée qu’entre Fouché et Carnot. Comme je l'avais prévu, Fouché l’emporta. On dit qu’il s’était donné sa voix. Je lui en parlai, il ne s’en défendit pas et se mit seulement à rire. La commission choisit pour secrétaire Berlier, autre convenlionnel votant. Elle pourvut aux ministères vacants de l’Intérieur, des Relations extérieures, de la Police et à celui de la Justice, dont Cambacérès se démit pour être plus libre de ses actions. Elle donna le commandement de la garde nationale de Paris à Masséna, celui de la première division au général Andréossy et celui de la garde impériale au général Drouot.
Fouché escamota à Lafayette le commandement de la garde nationale, comme il lui avait escamoté sa nomination à la Commission du gouvernement, et pour consoler le bonhomme, ainsi qu’il l’appelait, lui dit qu’il avait été jugé plus convenable de l'envoyer comme négociateur, parce que son nom et son caractère seraient d’un grand poids auprès des puissances. Lafayette se voyant joué par Fouché hésita et finit par accepter. J’étais loin de le regretter; tout en rendant justice à son caractère moral, le général n’avait pas l’énergie qu'exigeaient les circonstances. Dans ses dernières attaques contre l’Empereur, il m’avait paru autant poussé par une sorte de rancune que par amour de la liberté. Les révolutionnaires avaient plus de sympathie pour le maréchal prince d’Essling. Malheureusement,
sous ces titres, gagnés à la pointe de l’épée, on ne retrouvait plus qu’une ombre bien pâle de Masséna. Fier de son origine roturière envers l’ancienne noblesse, il ne subissait pas moins l'influence de son illustration, et il était bien résolu à ne pas compromettre ses honneurs et sa fortune. Le délabrement de sa santé n’était pas propre à affaiblir son égoïsme et à lui inspirer du dévouement.
Au sujet de Napoléon II, les bonapartistes ne se tenaient pas pour battus. Ils étaient forts du suffrage des troupes qui se rapprochaient de Paris. Je ne concevais pas l’importance que Fouché attachait à cette question, car la reconnaissance de Napoléon II ne faisait, comme on dit, ni froid ni chaud à notre situation. Il croyait qu’on entraverait inutilement la marche des négociations en soutenant une cause jugée et perdue; qu’il était plus raisonnable de laisser la plus grande latitude aux conbinaisons que les circonstances rendaient praticables. La vraie cause de son obstination était la crainte que le parti bonapartiste et l’Empereur lui-même, très irrités contre lui, ne balançassent son influence et ne lui jouissent un mauvais tour. 11 préparait donc ses batteries dans la Chambre des représentants pour déjouer les tentatives projetées en faveur de Napoléon IL Le 23, elles firent explosion; le combat fut très animé. Manuel le termina par son fameux ordre du jour motivé, qui, tout bien considéré, ne disait ni oui, ni non.
Fouché le regarda cependant comme un triomphe et en fut fier parce qu’il avait été obtenu par un jeune orateur dont il se glorifiait d’être le patron. Je connaissais peu Manuel, quoique nous eussions été longtemps voisins, lui avocat à Aix, moi préfet à Marseille. Indépendant par sa profession et par caractère, il n’avait rien à faire avec l’autorité et répondait peu à ses avances. Il vivait beaucoup avec les étudiants en droit, dont il était à la fois le maître et le camarade. Ils tenaient chez lui des conférences qu’il présidait; dans les moments de récréation, il jouait avec eux au mail. Mon fils faisait son droit à Aix; Manuel le prit en amitié. Lorsque j’allais dans cette ville, je le voyais quelquefois pour le remercier. II y avait connu Fouché, ministre disgracié, en exil. Débutant à la Chambre des repré-