‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 275 sur 325 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

sentants dans la carrière politique, étranger aux personnages qui y jouaient un rôle, il se rattacha à l’homme d’Etat qu’il connaissait et crut ne pouvoir mieux faire que de suivre sa direction.

La Commission de gouvernement annonça son existence par une proclamation. Berlier, son secrétaire, l’avait rédigée dans un sens favorable à Napoléon 11. Fouché ne la trouva pas de son goût et lui en substitua une moins explicite. Enfin, la Commission, mettant de côté tout scrupule, intitula ses actes au nom du peuple français et fit place nette. C’était le but de Fouché et son mot favori.

Lafayette, Sébastiani, d’Argenson, Pontécoulant et Laforest furent nommés plénipotentiaires pour négocier avec les puissances. Benjamin Constant leur fut adjoint comme secrétaire. Le trait le plus marquant de cette grande ambassade, c’est que, d’ancienne ou de fraîche date, elle était éminemment antibonapartiste. 11 n’y avait pas un de ses membres qui ne pût très bien s’arranger avec les Bourbons. Lafayette avait subi les cachots d’Olmutz pour s’ètre obstiné à faire de Louis XVI, et malgré lui, un roi constitutionnel; il avait accepté la restauration de Louis XVIII et la Charte octroyée. Du parti constitutionnel avec Benjamin Constant et d’Argenson, ils avaient, après le débarquement de l'Empereur, offert leurs services pour sauver le roi, moyennant qu'il exécuterait fidèlement la Charte. Pontécoulant, ex-sénateur et pair de 1814, avait la perspective de conserver son titre. Laforest était l’ami de Talleyrand et avait des opinions très monarchiques. Sébastiani avait, en 1814, ouvertement rompu avec l’Empire pour rechercher la faveur des Bourbons. Du reste, comme il n’était plus possible de les éviter, j’accordais aux plénipotentiaires assez de sentiments d’honneur et de patriotisme pour tenter de rendre cette transition le moins funeste que possible à la France.

J'allai chez Fouché pour causer avec lui de cette ambassade, savoir quelles instructions on lui donnait et ce qu'il en espérait. Il dînait au ministère des Délations extérieures; je m'y rendis. On était encore à table, j’attendis dans le salon. Bientôt les convives parurent ; on servit le café. Il y avait des membres

de la Commission de gouvernement, des ministres, les plénipotentiaires et Mme de Caulaincourt. C’était un dîner d’adieu à l'ambassade qui partait le soir même. 11 y avait sur les visages et dans les propos une sérénité, une gaieté qui me blessèrent, d’autant plus qu’elles contrastaient avec la gravité des circonstances et les pensées sérieuses qui m'assiégeaient. Je sortis avec Fouché, dans sa voiture; je lui témoignai mon étonnement.

« — Nos plénipotentiaires, lui demandai-je, partent-ils pour « une fête? Où se rendent-ils? Que vont-ils faire? Quelles sont « tes conjectures, tes espérances ?

« — Ils se rendent auprès des souverains. Ils ont pour instruc- « tion de réclamer l’indépendance nationale, l’intégrité du « territoire, et avant tout un armistice. Ce dernier point est le « plus important; si nous l’obtenons, nous arrêtons les Anglais « et les Prussiens. J’ai lieu de croire que nous aurons de « l’Autriche et de la Russie des conditions plus favorables.

« — Un armistice ! Nous ne l’aurez pas. A la place des sou- « verains, tu ne l’accorderais pas. Ils veulenUvenir à Paris. « Dieu sait si les plénipotentiaires pourront les voir, où et « quand. Blücher et Wellington s’avancent, tout sera décidé « avant que les négociations soient entamées... à moins « qu’on ne prenne des mesures et la ferme résolution de leur •« tenir tète!

« — Certainement; toutes les mesures sont prises. Tu le « vois par les propositions faites aujourd’hui aux Chambres.

* — L’intégrité du territoire? Cela se comprend. Je ne pense « pas que les choses en viennent au point de nous partager. « L’indépendance nationale! Qu’est-ce que cela signifie? Lors- « qu'on la demande, c’est qu’on ne l’a plus ou qu’on ne se sent « ni la force, ni la volonté de la défendre.

« — C’est le droit de choisir notre gouvernement.

« — Suppose qu’on l’accordât, ce que je ne crois pas, quel « gouvernement choisirait-on ?

« — On verra.

« — Cela ne veut rien dire. Napoléon II, d’Orléans, la Répu- « blique, tout cela n’est bon qu’à amuser des nigauds. Si les

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