‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 29 sur 325 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les salons qui avaient le plus d’éclat étaient ceux des fournisseurs, banquiers, gens d’affaires, qui s’étaient enrichis sous le Directoire. Personne ne le leur disputait en prodigalités, en folies. Beaucoup de ces fortunes mal acquises n’étaient pas assises solidement. Les moyens de gagner n’étaient plus les mômes. Scandalisé des dilapidations passées, le Premier Consul y mettait bon ordre pour l’avenir. Quelques nouveaux riches surnagèrent, les autres précipitèrent leur ruine. Parmi ces salons, le plus brillant était celui de Mme Récamier. La cour, la ville, les étrangers affluaient dans ce temple, attirés par le charme de la divinité, llélas ! ce temple s’écroula aussi, et la foule des adorateurs disparut.

A la chaussée d’Antin, que la plupart de ces salons improvisés avaient mise à la mode, il y en avait un plus sage, plus modeste, où l’on retrouvait d’anciennes traditions; c’était celui de Mme de Montesson, veuve du duc d’Orléans (1), alors âgée de plus de soixante ans. C’était une excellente personne, sans faste, sans fierté, douce, aimable, d’une mesure parfaite pour le goût, le ton, les manières. Elle avait connu Mme de Beauharnais avant son mariage avec Bonaparte. Le Premier Consul avait pour elle de la considération, de l’estime, de la déférence; elle n’en abusait pas et n'en faisait que le meilleur usage.

Par ma position, je fus attiré dans ces divers salons, je les fréquentais autant que le permettaient mes occupations et le peu d’attraits qu’avait pour moi le grand monde. D’ailleurs, ma femme, jeune et faite à tous égards pour y tenir sa place, était recherchée ; il me fallait bien l’y accompagner. Elle plut à Mme Bonaparte, qui lui montrait de la bienveillance et de l’amitié; c’en était assez pour lui attirer des égards et des politesses. On nous supposait du crédit; nous n’en avions aucun. Ni elle ni moi n’eûmes la pensée de tirer parti de cette apparence de faveur. Depuis mon dîner au Petit Luxembourg, où j'avais vu pour la première fois Mme Bonaparte, je n'avais plus eu aucuns rapports avec elle jusqu’à mon retour de Bordeaux. Ceux qu'elle voulut bien établir avec ma femme rejaillirent sur moi. Je

(1) Père de Philippe-Égalité. II mourut on 1785.

réussis auprès d’elle par des moyens opposés à ceux qui font la fortune des courtisans, par la vérité et la franchise; elle m’accorda de la confiance.

Il y eut deux mutations importantes dans le ministère. Carnot quitta celui de la guerre que Berthier reprit à son retour d’Espagne. Accoutumé, sous la Convention et le Directoire, à diriger en chef les opérations militaires, Carnot ne pouvait pas se résoudre à n’ètre que le premier commis du Premier Consul. D’un autre côté, la guerre était la spécialité de Bonaparte ; il en voulait conserver sans partage la direction. Carnot était encore trop imprégné de principes républicains pour un gouvernement qui avait des tendances monarchiques. Les généraux obéissaient mal à un supérieur qu'ils n’avaient pas vu sur les champs de bataille. Bernadotte donnait l’exemple de l’insubordination. Enfin, Carnot était dégoûté et mécontent.

La retraite de Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur, eut des motifs moins honorables. Plus jaloux du pouvoir que des libertés publiques, le frère du Premier Consul traitait avec lui d’égal à égal et se révoltait sans cesse contre toute dépendance. Tout à coup parut dans le public un écrit intitulé : Parallèle de César , Cromwell et Bonaparte. On y comparait le Premier Consul à Charlemagne; on y préparait les esprits à la monarchie. Cet écrit était sorti du ministère de l’Intérieur, il avait été envoyé sous son cachet dans les départements. Les uns l’attribuaient à Lucien, les autres à Fontanes, son intime. On se demandait si Lucien avait de lui-même, ou de concert avec son frère, lancé ce brûlot. Fouché le saisit, le porta au Premier Consul et lui représenta le mauvais effet que produisait une démarche aussi intempestive. La disgrâce de Lucien fut décidée et masquée par l’ambassade d’Espagne. Quelques politiques crurent voir une liaison entre le Parallèle et la convocation des notables des départements pour la fête du 1er vendémiaire.

D’un grand homme tout intéresse. Dès que j’eus entendu Bonaparte au Conseil d’État et en conversation, je fus sous le charme de sa vaste intelligence et de ses paroles, je résolus de les recueillir, lorsqu’elles me paraîtraient présenter quelque intérêt. Au Conseil d’État, tandis qu’il parlait, j’écrivais les

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