CHAPITRE XXXIII
Départ de l’Empereur. — L’armée paralysée par Fouché et Davout. — Complot contre Fouché. — Proposition de rendre Paris. — Mon discours contre les Bourbons le 2 juillet. — Capitulation. — Fouché accusé; sa frayeur; il invoque l’appui des ennemis. — Proclamation du gouvernement provisoire. — Je demande des passeports à Fouché. — Je pars de Paris le ti juillet
Je n’avais pas revu l’Empereur depuis le jour où j’étais allé avec le bureau de la Chambre des Pairs lui faire notre triste compliment sur son abdication. Mais, comme Français et pour notre honneur, je prenais un vif intérêt à son sort et je m’alarmais sur son avenir. Je m’en étais entretenu avec des bonapartistes qui avaient sa confiance et qui partageaient mes alarmes. La première question était de savoir où il irait chercher un asile. Les uns conseillaient les États-Unis d’Amérique, le plus grand nombre l’Angleterre. Je disais aux derniers : « Vous avez « raison si vous voulez le livrer aux implacables vengeances « des rois et le condamner à une prison perpétuelle. Ils l’ont « mis hors de toutes les lois, ils ne lui feront pas grâce. 11 n’est « digne ni de lui ni de la France d'implorer la pitié de ses plus « cruels ennemis; il serait absurde de se confier à leur généro- « sité. Il n’y a pas à hésiter; je ne vois que les États-Unis où « l’Empereur puisse trouver une honorable, une franche hos- « pitalité. Le peuple américain n’a rien à redouter de lui et lui « n’a rien à en craindre. Là, sa vie, sa liberté, son nom seront « encore une puissance formidable qui imposera à l’ancien « monde, tiendra les rois en respect et épouvantera les Bour- « bons (I). Mais il faut que l’Empereur mette de côté tout l’atti-
(1) Chateaubriand a dit depuis : « Si Napoléon se fût retiré aux États- « Unis, ses regards attachés sur l’Océan auraient suffi pour troubler les « peuples de l’ancien inonde. Sa seule présence sur le rivage américain de « l'Atlantique eût forcé l’Europe à camper sur le rivage opposé. » (Note de Thibaudcau.)
« rail de la Majesté impériale, qu’il trompe l’espion, qu’il se « jette dans la barque de César et se confie à sa fortune. »
« Allons donc 1 me répondait-on ; vous voudriez que l’Empe- « reur, oubliant sa dignité et reniant son passé, se sauvât en « fugitif et s'exposât à être arrêté par un gendarme, un doua- « nier, un corsaire anglais! Il ferait là une belle figure ! Cela ne c se peut pas. S’il choisit les États-Unis, il faut qu’il s’y rende * ouvertement, sûrement, conformément à son rang et sous le « pavillon français... Mais il ne convient pas qu’après avoir « dominé en Europe, il aille mener en Amérique une vie d’aven- « turier. Puisque son rôle est fini, il y a plus de grandeur à « demander un asile à son plus puissant ennemi. Cette marque « de confiance excitera l’enthousiasme du peuple anglais, et le « gouvernement sera obligé de le traiter avec égards et res- « pect. » Je n’en croyais rien. Je ne me fiais pas plus au peuple qu’à son gouvernement. Il était évident qu’ils seraient enchantés de tenir l’Empereur prisonnier et d’avoir une si belle occasion d’humilier la France; mais la retraite aux États-Unis paraissait une idée vulgaire et bourgeoise. L’Empereur lui-même penchait pour l’Angleterre.
Cependant, il parut se décider pour l’Amérique. Au lieu de partir sans bruit, en simple particulier, il voulut voyager en empereur et demanda deux frégates. La Commission de gouvernement les mit à sa disposition à Rochefort. Sous prétexte que dans l’état de guerre on ne pouvait pas hasarder cette expédition, elle demanda un sauf-conduit à Wellington. C’était avertir l’Angleterre du projet de l'Empereur et lui demander d’en permettre l’exécution. On était bien sûr qu’elle mettrait tout en œuvre pour l’empêcher et pour saisir sa proie. Je crus un moment que l’Empereur voulait tromper la Commission et les Anglais, et que tandis qu’on préparerait les frégates et qu’on attendrait le sauf-conduit, il partirait par une voie moins solennelle, et il n’en manquait pas. C’était mon avis, et je m’en ouvris à des personnes de son intimité, entre autres au duc de Bassano. On m'opposait toujours la dignité impériale. Cette susceptibilité était aussi entretenue par des personnages politiques, qui, par haine ou crainte de l’Empereur, voulaient qu’il